Brest ouVert

Lancé par les élu.e.s Europe Ecologie Les Verts de Brest, Brest-ouVert.net est un site d’information et de débat public ouvert à chacun.e selon la charte

Je m’éclate dans mon métier ! Je dimensionne, je conçois, je taille, j’assemble, je lève et en plus je gère !

Interview de Yann Gallic, charpentier

Brest Ouvert a rencontré Yann Gallic, charpentier passionné par son métier, constructeur de maison en bois. C’est chez lui, dans sa maison auto-construite qu’il nous a reçus, et nous avons longuement échangé sur son métier, sa vision de l’économie sociale et solidaire, de l’artisanat. Nous lui avons ensuite adressé une série de questions pour cette interview.

BO : Yann Gallig, vous êtes charpentier, pouvez-nous nous décrire ce métier en quelques phrases ? Qu’est-ce qui vous motive à le pratiquer ?

J’ai cette chance d’avoir un métier que l’on peut nommer : je suis charpentier.
Etre charpentier, c’est peut-être tailler des pièces de bois, mais c’est avant tout maîtriser l’art du trait. C’est à dire l’art de dessiner, de tracer les volumes sur un plan. Et pour tracer une charpente, on va devoir tracer chacune des pièces, chacun des assemblages sur un plan qu’on appelle une épure, et qui représente les projections de diverses parties d’une figure à trois dimensions et notamment des élévations pour obtenir la taille réelle des éléments et pouvoir tracer les assemblages.

En amont, le charpentier aura dimensionné cette charpente, c’est-à-dire qu’il aura défini des sections de bois et les assemblages pour qu’elle reprenne les charges de la toiture. Il trace chacune des pièces de bois grâce à l’épure puis il la taille, l’assemble et il la lève.

Dire « Avoir la chance d’avoir un métier », c’est refuser d’être un exécutant, de dissocier celui « qui fait » de celui « qui pense ». « La main ne peut se séparer de la tête » dit Richard Sennett, sociologue. Pourtant le monde du bâtiment abolit le concept de « métier » et exacerbe celui de « compétences ». La démarche qualité et l’industrie volent tous les savoir-faire pour les transformer en profit au service de quelques uns. Le bureau d’étude conçoit et dimensionne la charpente, la K3 (machine outil) la taille, un manœuvre la lève et un commercial qui prendra les côtes tandis que quelqu’un gèrera l’entreprise… Le métier de charpentier ne sert plus à rien tandis qu’un gestionnaire, lui, saura « valoriser les compétences de ses collaborateurs ».

Je m’éclate dans mon métier ! Je dimensionne, je conçois, je taille, j’assemble, je lève et en plus je gère ! Bref, je me réalise. Si l’enfant se réalise au travers du jeu, je suis convaincu que l’homme peut se réaliser au travers de son travail.

BO : vous avez une démarche particulière auprès de vos clients concernant ce que vous appelez la « transparence des prix », en quoi cela consiste ?

« Tu ne fais ça que pour l’pognon ! »« Les artisans sont tous des voleurs ! » Des propos qui m’insupportent ! Ce serait mentir si je ne travaillais pas aussi pour l’argent, car j’aurais, sinon, monté une association loi 1901 pour la promotion des arbalétriers ou bien je travaillerais au noir, or, je suis cogérant d’un SARL à but complètement lucratif et j’y exerce mon métier de charpentier.

Conventionnellement, un client ne connaît du coût du produit que le prix auquel on veut bien le lui vendre, un compromis entre le prix du marché et le coût de ce produit. Avec Christophe, mon associé, nous avons une démarche de transparence des coûts en proposant aux clients de comprendre leur devis. Nous détaillons la main d’œuvre des matériaux et des frais généraux incluant les marges.

Il faut avant tout comprendre que, dans le bâtiment, les artisans vendent des forfaits incluant la main-d’œuvre et les matériaux. Plus ce forfait est vendu cher et plus les artisans font de la marge (libéralisme économique). Ceci est d’autant plus valable pour des produits finis ou ne nécessitant que peu de main d’œuvre ce qui expose le client à risquer de se faire voler.

Ce que nous vendons, nous, c’est du savoir-faire. C’est-à-dire que nous ne faisons pas de marge sur les matériaux pour payer les frais généraux de l’entreprise. Nous avons décidé d’en calculer le coût pour le rapporter à l’heure de travail. C’est-à-dire que dans une heure de travail vendue, il y a le coût du travail du charpentier et les frais généraux (communications, comptable, déplacements, internet, temps improductifs, investissements…) qu’occasionne notre organisation du travail. Quelques soient les matériaux choisis (chers ou pas chers) c’est notre savoir-faire qui nous fait vivre et non le fait d’avoir vendu un produit. Pourtant, aujourd’hui, il est devenu préférable de vendre que de faire (NB : nous répondons, bizarrement, à la fameuse maxime « travailler plus pour gagner plus »  !)

BO : parallèlement à votre métier, vous êtes engagés auprès du PAVE pour mettre en scène votre vécu d’artisan. Pouvez-vous nous parler du spectacle et de votre engagement ?

Franck Le Page, membre de la SCOP d’éducation Populaire Le Pavé (www.scoplepave.org), m’a convaincu de l’intérêt de l’usage de cet outil politique qu’est la conférence gesticulée. L’idée est que chacun peut faire passer un message politique en le mettant un minimum en scène et en y mélangeant des savoirs chauds _ du vécu _ avec des savoir froids _ de la théorie. Nous sommes à une bonne quarantaine de gesticulants qui abordent des sujets tous plus différents les uns des autres. Nous avons tous la particularité de n’asséner aucune vérité sur ces sujets pour au contraire mettre en valeur nos doutes.

« Martine, Françoise et Isabelle étaient les poules de ma grand-mère. Je suis charpentier ».

Le charpentier sait dimensionner, tailler et assembler une charpente et surtout il sait la tracer parce que la charpente c’est avant tout l’art du trait.
Le capitalisme s’approprie et détruit ce métier pour le transformer en compétences à son service. L’opérateur bois ne conçoit, ni ne taille plus une charpente ; il sait soit la dimensionner, soit la tracer, soit l’assembler...

Mon truc, c’est les poules. Gamin, j’ai toujours rêvé d’élever des poules. Je construits des maisons en bois.

Cette spécialisation nécessite de comprendre le point de rosée, les descentes de charges, l’étanchéité à l’air et à l’eau, la résistance au vent...
L’industrialisation de la technique que j’utilise, l’ossature plateforme, fait que déjà ma tache se transforme en leveur de maisons parfaites, conçues, taillées, et vendues par d’autres.

J’ai ramassé des œufs au bout d’un tapis roulant, coupé des ailerons de dindes à la chaine, ramassé des volailles industrielles de nuit, monté des palettes de caisses de poulets. Je suis artisan charpentier.

Le statut d’artisan demande de savoir comptabiliser, gérer, utiliser des logiciels, communiquer, commercialiser, manager, négocier, coordonner, connaître les règlementations techniques, celle du travail, de la sécurité, de la fiscalité. Un statut que l’industrie et le capitalisme avalent tout cru en le confondant avec un métier. 
Pour mettre en œuvre mon métier il devient préférable de vendre que de faire. Dans un cas on marge en fonction du marché et de sa manière de vendre, dans l’autre on valorise son travail en fonction de son savoir-faire et de son efficacité.

Après l’agriculture et la pêche, l’artisanat risque de disparaître. Il faut être une brute pour s’en sortir.

Nous sommes trois dans l’entreprise et j’élève maintenant 3 poules. Elles s’appellent... Mais vous savez déjà... qu’il y a d’autres solutions

BO : comment peut-on vous contacter ?

  • par courrier électronique yann.gallic56@orange.fr,
  • par tél au 06 82 04 50 95 / 02 97 39 57 72
  • ou par courrier postal rue de Pont Illiz, 56310 Melrand.
Merci à Yann d’avoir répondu à ces questions pour Brest Ouvert !
image
Posté le 2 septembre 2011 par Julie Le Goïc
©© Brest-ouvert, article sous licence creative common info