Avec son projet d’aménagement du plateau des Capucins, l’architecte Philippe Robert recherche une qualité urbaine en harmonie avec la culture de Brest et sa région
Le projet de l’urbaniste-architecte Philippe Robert, associé à Reichen, est l’un des trois retenus par Brest Métropole Océane ; il est présenté à la population dans le cadre de l’exposition présentée sous le chapiteau installé jusqu’au 1 er juillet dans la cour de la Madeleine (rue de Saint Malo) à Brest. A l’occasion du débat organisé sur ce même lieu le mercredi 22 juin, Philippe Robert a bien voulu répondre à quelques questions.

Monsieur Robert, vous qualifiez le projet d’aménagement des Capucins de "fondateur", pourquoi ?
C’est un site très important et on n’a pas souvent l’occasion de travailler sur quelque chose d’aussi grand. C’est aussi d’abord la première fois que la Marine rétrocède un site aussi important et aussi bien placé en cœur de ville, et puis c’est un site qui a des qualités vraiment indéniables par sa configuration, sa topographie, sa vue sur la ville, cette avancée sur la Penfeld dont le château est le pendant fait que c’est un site tout à fait exceptionnel.
Par ailleurs, je pense qu’on est à une tournant dans la conception de l’habitat en ville, dans la mesure où la demande de qualité de vie urbaine, est beaucoup plus grande, sachant qu’aujourd’hui le confort de l’habitat est à peu près garanti mais qu’il n’y a pas, par contre, de prolongement de l’habitat en terme de vie urbaine d’un niveau égal aux autres pays d’Europe.
C’est une opération importante portée par une volonté politique et qu’il y a un besoin. Si on fait un projet qui a une réalité économique fondée sur une volonté de faire de l’espace public et de faire vraiment un quartier de ville qui en soit un, avec son identité et avec son plaisir de vivre en ville. Je crois qu’on a là tous les ingrédients pour faire un projet vraiment très intéressant.
La question du patrimoine est importante pour vous, vous avez beaucoup travaillé cette question là, pour vous, la prise en compte du patrimoine ne doit pas être considérée comme une contrainte ?
Non, c’est loin d’être une contrainte, au contraire, j’ai toujours dit que l’existence de bâtiments sur un site était une façon de démultiplier l’imagination de l’architecte. Je pense que si nous sommes retenus, nous irions plus loin, dans la mesure où c’est tout le site qui sera en fait un parcours d’interprétation, c’est-à-dire que les espaces publics et le bâtiments recyclés, tout sera orienté vers la mémoire du passé, la mise en scène du patrimoine architectural, l’évocation du passé mais aussi l’évocation du présent et de l’avenir, de Brest en tant que ville active où les gens vivent, travaillent, cherchent et font des créations culturelles, font du sport.
Il ne faut pas non plus transformer ce site en donnant la priorité à la nostalgie, il faut qu’il y ait un équilibre entre la préservation du patrimoine et la présentation du Brest d’aujourd’hui.
J’ai remarqué que dans votre projet il y avait beaucoup de jardins, des îles jardins aussi , vous allez nous expliquer ce que c’est, il y a les jardins des sols, le square arboré de Pontaniou, des places jardins au milieu des ateliers... ?
Ce qu’on a voulu exprimer, c’est qu’ il y a une grande tradition de jardins à Brest, il y a des parcs qui font référence aux grandes explorations, comme ça a été fait d’ailleurs à Nantes ou à La Rochelle. On a voulu continuer cet esprit et puis, par ailleurs, la présence du végétal dans la ville est une chose absolument essentielle. On a pris soin de démultiplier les espaces plantés et de de les qualifier. Selon la taille de l’espace dont on dispose cela peut être soit un petit parc urbain ou un jardin à thème ça ne va consister à mettre du vert partout pour faire bien. On a qualifié ces lieux pour qu’ils soient appropriables par les gens et qu’il y ait une vraie stratégie d’espace vert dans l’espace urbain. Comme c’est un site qui a ses spécificités, puisqu’on est sur du granit par définition, on a donc prévu d’une part des plantations le long des falaises qui sont propres à ce type d’habitat, et dans les zones où il y aura une terre végétale moins importante, il y aura des plantations d’un autre type.
Alors pour continuer un instant sur ces préoccupations environnementales, la construction HQE est quand même aussi présente dans toute la réalisation ?
C’est la loi aujourd’hui en architecture, il y a des règles HQE que vous devez connaître, et qu’il faut respecter. On peut aller plus loin dans certains domaines, en particulier dans celui de la gestion des eaux pluviales. Nous avons plusieurs réalisations de projets de toitures plantées qui sont évidemment très intéressantes puisque ça protège les étanchéités, esthétiquement c’est intéressant et puis surtout ça donne une inertie thermique d’une part et une meilleure isolation phonique. Enfin, cela ralentit le cycle de l’eau, qui met plus de temps finalement pour aller dans le réseau des eaux pluviales. Pour autant on ne peut pas "vendre" cela comme une qualité de notre projet parce que tous les projets sur ce plan là sont à peu près à égalité.
Les ateliers, ces grands ateliers, sont beaux, mais on se demande ce qu’on va pouvoir y faire, vos propositions en ce qui concerne ces ateliers ?
C’est très simple là aussi c’est une configuration architecturale qu’on connaît bien, je ne sais pas si vous avez vu nos réalisations, que ce soit la Halle de Villette ou le siège de Nestlé ou le travail sur l’Ile Seguin qui est aujourd’hui malheureusement démolie, selon les programmes on peut s’attacher à avoir une bonne adéquation entre la forme et le fonction, ou selon d’autres programmes on utilise les halles telles qu’elles sont ou bien on construit à l’intérieur des plateaux.
Alors les programmes qui marchent bien avec un espace tel qu’il est aujourd’hui, c’est par exemple l’école des Arts de Brest, parce qu’il faut des grandes surfaces pour faire ou un programme de théâtre. On peut y mettre des salles, comme une salle de cinémathèque, tout ça s’accommode bien de travées qui font 16m x 12, etc...
Et puis il y a d’autres types de programmes qui nécessitent d’être dans ce regroupement d’équipement public à vocation culturelle et éducative, programmes qui eux, nécessitent d’avoir des hauteurs moins grandes. On construit alors des planchers tout simplement, ce sont des aspects un peu techniques, mais il y a vraiment des possibilités de découper certaines halles pour mettre des choses. Alors nous, on a pris le parti, comme vous l’avez vu, d’y installer là tous les programmes à vocation culturelle et éducative, et d’y ajouter un petit 10.000 m2 d’ateliers. Ce sont des ateliers de gens qui n’ont pas besoin de bureaux fermés bas de plafonds mais qui ont besoin de lieux où ils peuvent avoir un espace plus grand (les graphistes, des bureaux d’études, des architectes, tous les gens qui travaillent sur l’audiovisuel, les photographes...
C’est tous ces métiers-là et il nous a paru très important de les introduire dans les ateliers des Capucins pour qu’ils se mélangent avec les autres et pour qu’il y ait des échanges des rencontres entre les créateurs les étudiants et ceux qui travaillent là tous les jours. L’autre intérêt, c’est que ça amène du monde dans les ateliers dans la journée, ça fait tourner la cafeteria, etc..
Même le soir ?
Oui
Et là on peut prévoir des animations, enfin ... il y a des commerces de toute façon qui sont prévus ?
Il y a quelques commerces dans les halles mais qui sont des commerces très ciblés (matériel de bureau, ou informatique des choses comme ça...). Et puis il y a d’autres commerces qui sont en dessous du parking silo qui existe déjà aujourd’hui, qui fait un parking à très très peu de frais sans être obligé de creuser dans le granit ce qui est cher. C’est là qu’on a mis les commerces qui étaient demandés notamment une moyenne surface commerciale. Je suis convaincu qu’on y vivra très bien, ça va faire un lieu où les gens ont besoin les uns des autres. Prenons l’exemple d’un type dont le métier est de faire un décor de cinéma eh bien il a été éduqué dans une école d’art, il s’exprime dans son atelier pour faire la maquette d’un décor et puis il va chez un copain pour faire le décor qui est amené dans le théâtre du Fourneau situé devant. Tout ça se passe avec un groupe de gens qui se connaissent dans une relation commerciale, normale mais qui peut être très stimulante.
Vous y avez prévu aussi un cheminement en diagonale, pour quelles raisons ?
la première c’est qu’elle mène directement à l’avenue de desserte du quartier, elle traverse les ateliers et elle distribue tous les éléments du programme grâce à ce petit jardin public qui est au milieu et ça donne beaucoup d’intérêt, c’est une question de fluidité interne
La deuxième raison c’est que si un jour la passerelle ou le pont se fait, bien que moi je ne voie pas trop l’intérêt et surtout je sais que ça coûte une vraie fortune qui va plomber le projet dès le début, mais si c’était le cas on s’est arrangé pour que cette diagonale arrive ici dans un endroit particulièrement propice.
Si on retient le principe d’une une passerelle c’est possible parce qu’ici on peut faire un escalier et monter, puisqu’il faut qu’il y ait une hauteur pour les bateaux, je ne sais plus combien c’est, 40 ou 60 mètres, 60 m c’est considérable. Quand Philipe Madec pense qu’on peut faire passer le tramway là-haut, honnêtement je n’imagine pas très bien comment on peut faire monter un tram à cette hauteur, quand on voit le pont de l’Harteloire où il démarre, ça veut dire qu’il faudrait que la passerelle démarre quelque part par là, c’est-à-dire en plein dans le tissu urbain. Vraiment on n’imagine pas la quantité de travail que ça fait, parce que si cette passerelle existe ça veut dire que le tramway va passer au 2ème ou 3ème étage devant les fenêtres, voyez il y a quelque chose physique là qui est vraiment impossible.
La question des déplacements à l’intérieur du quartier ou même les accès au quartier, vous l’avez envisagée de quelle façon ?
Les accès au quartier sont articulés le long d’une avenue qui parcourt le site, elle part du futur arrêt du tramway qui s’appellera les Capucins et qui va jusqu’aux ateliers. Entre le plateau ici et le bas il y a sept mètres de hauteur ce qui interdit de faire une avenue dans l’axe, parce que là on butte sur une hauteur quand même considérable, le seul moyen c’est de passer sur les côtés, mais nous on l’a vu comme un avantage, puisque cette avenue comme ça devient une avenue qui est partagée entre les anciens habitants et les nouveaux. Cette avenue en fait, c’est le lieu de la rencontre entre le nouveau quartier des Capucins et le quartier de Recouvrance puisque l’un de nos objectifs a été d’assurer l’osmose entre les quartiers. Cette avenue là c’est vraiment le lieu d’échange entre le quartier nouveau et la quartier ancien, c’est un élément qui rassemble. Cette avenue est entrecoupée par un certain nombre d’éléments en diagonale, de cheminements piétons.
Et là, pour nous, c’est vraiment le lieu de contact entre les deux quartiers, sachant qu’on ferait tout pour que les personnes qui habitent ici utilisent ces commerces, pour les gamins qui sont là puissent aller dans tel ou tel équipement public, ici ou là, voir des copains. Enfin, je veux dire que, pour nous, c’est un seul et même quartier, on ne voudrait pas qu’il y ait une ségrégation entre les deux.
Cette avenue aura peu de trafic puisqu’elle est en cul de sac. C’est une avenue qui a un caractère urbain essentiellement pour les gens qui vont travailler qui vont chez eux, etc, elle est doublée d’une circulation piétonne et cycliste.
Pour assurer la liaison, y compris vers le Nord, comme vous le savez, on a coupé la rue Maissin, car le carrefour était beaucoup trop compliqué, ça permet de faire l’arrêt du tramway, et une porte pour cette avenue transversale, d’où partira un minibus, mais à pied c’est entre 5 et 10 minutes de descente, ce n’est pas la mer à boire.
Le mur du Carpont, il devient quoi ?
Le mur du Carpont, pour nous, justement , dans le contexte de ce que je viens de dire, ce serait une erreur de le garder. Je crois qu’on ne peut pas dire aux gens : « écoutez vous allez habiter derrière un mur ». Pour faire plaisir aux historiens, on peut en garder des bouts qui sont une évocation du mur, comme dans certaines villes il y a d’anciennes enceintes médiévales qui subsistent, mais je crois que ce serait vraiment assez scandaleux de garder le mur.
Un passage piétons serait plus envisageable ?
Une passerelle piétons, c’est beaucoup plus envisageable, ceci dit moi j’ai beaucoup fréquenté tous ces lieux, je n’ai jamais vu un seul piéton traverser et puis quand il y a du vent, du vent d’Ouest il faut quand même avoir le moral pour monter là-haut et traverser, donc moi je n’y crois pas beaucoup. On s’est livré à quelques études comparables avec d’autres villes qui sont coupées en deux par des rivières, et par exemple deux plus un, 3 ponts pour Brest ça correspond à la densité de ponts de Paris, c’est-à-dire que Paris avec ses 3 millions a 32 ponts, donc on fait une règle de 3, on arrive à ça.
Et puis la deuxième chose qu’on peut se dire c’est qu’il y a quand même beaucoup de villes qui sont séparées en 2 par des rivières à commencer par Paris, Bordeaux, ... ou des grandes villes comme Sydney,Istanbul, New York, et ça se passe très bien, c’est-à-dire que, un, ça se passe bien, et, deux, c’est même le contraire, ils ne veulent pas de nouveau pont parce que plus on fait de ponts, plus les gens circulent, plus on facilite l’accès au plateau des Capucins, c’est donner la possibilité de venir l’encombrer de bagnoles, vous voyez ce que je veux dire. Je crois que c’est une opportunité d’avoir un lieu où, un peu isolé qui aura sa propre existence, sa propre identité ; il est parfaitement accessible en voiture grâce au boulevard de l’Europe, là ça circule hyper bien on entre là, on se gare, vous savez qu’il y a 1.000 places de parking. Pourquoi s’embêter avec un pont qui va pomper tous les crédits ?
Vous dites dans votre document de présentation que l’objectif d’apprendre à mieux vivre en ville et vous parlez de mutualisation des espaces ?
Oui, c’est-à-dire mieux vivre en ville, c’est donner une priorité à l’espace public, c’est à dire à tous ces espaces partagés que sont les places publiques,, les boulevards, les rues, et également avoir plus d’échanges. On a proposé une certaine mixité entre bureaux et logements, qui peuvent partager des stationnements. Dans cette partie, on a des stationnements en sous-sols parce que la déclivité fait qu’on n’a pas besoin de creuser dans le granit. Dans le programme de la communauté urbaine, on nous avait dit qu’il fallait loger des artistes dans les ateliers, or, nous, on pense que c’est une erreur, parce que il vaut mieux donner qu’ils habitent avec les autres notamment pour des questions d’enfants, de conjoints etc., donc, il faut qu’il y ait une forme d’échanges de gens qui vivent ensemble qui peuvent se rendre des services ensemble.
Mieux vivre en ville, c’est aussi avoir de nouvelles idées sur la question des horaires par exemple, j’ai l’impression je ne connais pas l’heure à laquelle les gens vont au chantier naval, je trouve quand même assez curieux qu’il n’y ait jamais eu quelqu’un qui dise écoutez, étalons les horaires sur 2 heures pour que ça circule mieux. La gestion du temps c’est une chose assez facile à régler, c’est aussi une façon pour les gens de mieux se rencontrer, de communiquer...
On a fait une étude très poussée sur les financements et sur les coûts, dans laquelle on a chiffré tout cela, et, à ce stade, à 10% près, on sait ce que le communauté urbaine devra payer tout ce qui est voirie etc. Ensuite ce qui sera pris en charge par chacun des programmes puisqu’ensuite ce sont soit des promoteurs de bureaux, soit des promoteurs d’habitat soit d’autres programmes. Il y a certaines zones, ici par exemple nous on l’a indiqué comme un jardin, en fait c’est un jardin privé puisqu’il sera attribué à ces logements, mais dans notre esprit il y aura un droit d’usage des habitants du quartier, c’est-à-dire que c’est privé mais avec l’autorisation et un droit de passage pour les habitants, notamment pour les enfants, jeunes enfants
Pour éviter les enclaves ?
Oui, c’est toute cette discussion sur la notion public/privé qu’il faut bien étudier. De la même façon tous les usagers d’un ensemble soient copropriétaires du passage, et de petite place mais il est évident que cela doit être ouvert à tous dans la journée, d’autant plus ouvert que ça fait partie du parcours ouvert au parcours d’interprétation notamment .
Un dernier mot peut-être sur la prison de Pontaniou, qu’est-ce que vous projetez ?
Je crois qu’on peut la garder, mais nous on ne lui a trouvé qu’un seul usage, mais qui nous paraît très très important et qui correspond à une très grande demande : des lieux de répétition pour les ados. Ici, cela se prête vraiment très bien à ça, parce qu’ils n’ont pas besoin de place, il leur suffit d’avoir entre 7 et 12 m2, ils pourront faire le bruit qu’ils veulent ça ne gênera personne. Et puis, comme c’est quand même un lieu largement chargé d’histoire, je crois que c’est très bien de garder peut-être une quinzaine de cellules telles qu’elles étaient avec tout ce qu’il faut de mise en scène, d’explication, pour en faire vraiment un lieu d’histoire et même de recueillement.
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Philippe Robert, avec l’architecte Reichen, a conçu les Docks Vauban au Havre, le siège de Nestlé en France, il a participé au projet de l’île Séguin près de Paris, au tramway de Douai, la grande halle de La Villette, le campus de Jussieu, le couvent des Recollets à Paris, le technopôle de Belfort, les Grands Moulins le Pantin, la côte du Falaire à Athènes...
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