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Plateau des Capucins : la lettre ouverte de Marc Wiel

mercredi 24 août 2005

Marc WIEL, urbaniste consultant, ancien directeur de l’Agence d’urbanisme du Pays de Brest a écrit une lettre ouverte au maire de Brest, et président de Brest Métropole Océane, au sujet du futur aménagement du plateau des Capucins à Brest. Il y donne son point de vue sur la procédure du marché de définition.

Après avoir passé passé en revue les 3 projets architecturaux en concurrence, il livre son point de vue de vue sur cet aménagement hors du commun qui est appelé à changer durablement la ville de Brest.

De part sa fonction récente de responsable de l’Agence d’urbanisme du Pays de Brest son analyse apparaît comme particulièrement pertinente.

Monsieur le Maire et Président,

J’ai suivi deux réunions sur quatre de la concertation organisée sur le projet des Capucins. Je n’ai malheureusement pas pu assister aux deux autres, étant pris à l’extérieur de Brest, mais j’en ai eu des échos par des tiers et par la presse. Je voudrais communiquer ci après mes réactions sur le fond et sur la forme du dossier à partir de ce qui était exposé sans avoir pris tout à fait le temps d’éplucher (comme je l’aurai voulu) les projets.

1. SUR LA METHODE.

La procédure choisie a été celle du marché de définition. J’ai eu l’occasion de prendre connaissance des études pour l’évaluation de cette procédure en participant comme « grand témoin » à un colloque organisé en 2003 par le ministère, en présence des représentants de nombreuses villes et de toutes les grandes équipes nationales ayant eu recours à cette procédure (qui avait séduit pas mal de monde) en France. L’Etat avait mis en place cette procédure pour des situations exceptionnelles (difficulté d’établir un programme, équipes locales faibles), car elle permet de contourner le cheminement habituel allant des études préalables, en passant éventuellement par le concours d’idée, jusqu’au concours classique (dont les procédures sont devenues au fil du temps de plus en plus rigoureuses). Il est apparu à cette occasion qu’elle pouvait avoir des inconvénients suivant la façon de l’utiliser. Elle pouvait aider à reconstituer le couple infernal qui domina la scène de l’urbanisme français pendant la période des grands ensembles et des villes nouvelles, associant « aménageur » (ou ce qui en tient lieu, donc pas obligatoirement la société d’aménagement) et « architecte urbaniste ». Il y a des inconvénients à ce que les responsables du suivi d’une opération soient exactement les mêmes que ceux qui ménagent sa conception.

C’est l’étude préalable qui organise en général la distinction entre les deux phases de travail et le passage de témoin se fait après le concours de conception. Avant et après ce concours il peut y avoir partenariat entre les techniciens plus versés dans l’un ou l’autre domaine mais dans le respect de la différence des rôles. La transparence du processus, et en premier lieu pour l’ensemble des élus, est à ce prix. Naturellement l’aménageur (ou celui ou celle qui en tient lieu) cherchera à s’allier avec le créatif (tout en le contrôlant) pour majorer sa capacité manipulatrice dans le champ du politique. « L’affairisme aménageur » retrouve à la fois son efficacité (c’est l’avantage de la formule) mais aussi sa capacité de nuisance du point de vue décisionnel (sans même parler de concertation...).

Cette dérive du processus ne se manifeste pas à tous les coups, c’est une question de personnes et de contexte, mais cela explique certainement le succès de la procédure, car elle peut servir des stratégies de pouvoir surtout quand la distribution des responsabilités techniques ou politiques est imprécise ou émiettée. C’est pour cela qu’il est préférable d’avoir une équipe responsable de la réflexion propre à l’élaboration des visions directrices des projets, qui soit « l’architecte en chef » en quelque sorte des architectes en chef, mais de façon très ouverte, très démocratique, et donc suffisamment indépendante des processus opérationnels ou administratifs, tout en collaborant avec ceux là qui en sont chargés. Cette équipe peut être dans ou hors les services communautaires (diverses formules existent) mais en tout état de cause la distinction entre l’aménagement des espaces d’activités et celui des autres espaces n’a pas lieu d’être.

J’insiste en préambule de la présentation de mes commentaires sur cet aspect de la méthode dans la mesure où ses effets ont influencé la consultation elle-même.

2. SUR LES PROJETS

Je reprends chacun des projets et les commente très brièvement :

a)Fortier.

Les circulations piétonnes et automobiles me paraissent judicieuses, de même que l’idée d’atténuer la pente de la descente vers les anciens ateliers par un jeu de passerelles. L’idée de grand espace public central perpendiculaire aux travées des ateliers me paraît l’idée maîtresse du projet. Une grosse faiblesse néanmoins : le quartier d’habitat dont le plan me paraît totalement manquer de fantaisie. Bien sur nous n’en sommes qu’à l’esquisse mais quand même c’est un point important.

b) Madec

C’est le projet qui soulève le plus d’adhésion ou de rejet. L’idée du pont est à mon avis une erreur qui révèle moins une incompétence de l’architecte qu’une tentative d’ouverture de la réflexion (l’élargir spatialement) qui n’avait pu avoir lieu faute d’étude préalable. J’en reparlerai plus loin. Le développement durable est inscrit un peu partout ; la préoccupation est louable mais c’est un peu « vendeur ». Sinon la personne a manifesté une excellente intelligence de la situation locale, y compris des ambiguïtés de la méthode adoptée pour la démarche, comme des vieux démons qui caractérisent et hantent « l’imaginaire Brestois » . En revanche cet imaginaire est resté complètement étranger aux deux autres architectes. Mais pour moi cette remarque n’est pas une critique ni pour l’un ni pour les autres. Cet imaginaire est déjà inscrit dans le site et il devra trouver sa place dans les éléments du programme (et cela dépend moins des architectes que des élus). L’urbaniste en chef d’une telle opération doit-il être surtout un médiateur qui défend une ligne générale ou un séducteur ? Je préfère la première qualité et je crois la seconde préférable pour un architecte d’opération ponctuelle.

c) Robert

Le projet paraît avoir été étudié avec un grand souci de réalisme (mais curieusement en apportant plus de précision là où il y a moins de difficulté de réalisation à court terme) en particulier par rapport à la préoccupation financière. Néanmoins je n’ai pas été convaincu par son parti « d’animer » la recomposition intérieure des ateliers par une diagonale piétonne se dirigeant vers un belvédère, en inscrivant au milieu de cette diagonale un patio (à l’air libre). J’ai été intéressé au départ, puis cela m’est apparu, sur le plan architectural, prendre le risque de dénaturer les qualités potentielles du lieu. Il serait sans doute plus commode d’en juger à partir de simulations ou de maquettes. Disons que je suis ici un peu sceptique et que je souhaiterai connaître l’avis d’autres personnes sur ce point.

3. SUITE DE LA DEMARCHE

Mais même si le choix de l’architecte en chef est la question du moment, ce n’est, à mon avis, pas la seule à ce stade. Quelque soit votre choix, vous avez avec ces projets ce qu’il faut pour arrêter un parti général d’urbanisme du secteur. C’est déjà ça. Vous auriez sans doute pu avoir la même chose ou presque avec une bonne étude préalable tant les contraintes du site sont fortes et donc orientent naturellement le parti spatial possible, mais cela supposait une démarche plus classique que le passage par la procédure du marché de définition. Sinon, et c’est l’intérêt de cette consultation, il apparaît plus nettement maintenant, que le choix de la façon de traiter l’espace public « dans les ateliers » sera le choix le plus capital du projet. C’est bien ce traitement qui magnifiera le « site » comme la « situation » du projet pour utiliser les termes qu’affectionnent les géographes. C’est lui qui garantira, avec le programme, l’attractivité de l’opération. C’est sur ce point qu’il ne faut pas se tromper pour tirer le meilleur profit de cet espace exceptionnel.

L’autre chose qui saute aux yeux c’est évidemment la fragilité, sinon l’inconsistance, du programme. Or il faut surtout éviter de faire du « remplissage ». Cette observation ne veut pas dire que je pense que le travail sur ce point ait été bâclé. C’est tout à fait logique avec la taille de l’opération. C’est inhérent aux grandes opérations d’aménagement. Il faut une vision directrice mais il faut attendre aussi que les opportunités se présentent. Avoir la vision directrice permet de saisir ces opportunités comme il faut. Ainsi en a-t-il été, par exemple pour l’université, la place de Liberté, et le multiplexe. Nous avions élaboré la vision directrice concernant l’organisation des espaces publics dans le centre ville dés 1985 (et l’avons affinée par la suite), à l’issue de diverses démarches étalées entre 1981 et 1985, bien que ni l’université ni le multiplexe ne fussent pas, à cette époque, « programmables ».

Pour en revenir aux Capucins il me semble très probable que pour financer une partie au moins des interventions de la collectivité sur les espaces publics internes ou externes aux ateliers il faudra un minimum d’activités privées. Tout cela va donc exiger du temps, le temps nécessaire à l’émergence d’opportunités non programmables aujourd’hui (sinon de façon très vague). C’est, semble-t-il, une spécialité brestoise que d’avoir des grands projets où il faut tenir une ligne directrice sur plusieurs décennies avec des programmes qui se précisent progressivement. On pourrait appeler cela « jouer des coups tout en ayant une vision globale ». Mais pour réussir cela il faut que, ni les joueurs de coups, ni les faiseurs de visions globales, ne se nuisent mutuellement, ne cherchent à prendre l’ascendant les uns sur les autres, autrement dit qu’ils collaborent....

Cela pose un autre problème, me semble-t-il. Va-t-on combiner la présence simultanée d’usages provisoires et d’usages définitifs (ou moins provisoires car rien n’est jamais définitif) ? Il y a du pour et du contre pour les deux hypothèses et c’est peut-être la colle principale de l’opération. Pour trouver le meilleur compromis, avoir un architecte en chef ayant la vision globale (mais il ne l’aura jamais sans une équipe pluridisciplinaire locale en appui) et aider aux arbitrages, est certainement une excellente chose, mais c’est un peu dommage de ne pas avoir axé le travail des équipes sélectionnées sur cet aspect de la question. Mon sentiment est que, si on fait le choix d’inclure des usages provisoires comme je suis tenté de le suggérer, il ne faut plus raisonner comme pour une opération qui se boucle en quelques années.

L’opération des Capucins, au moins pour la partie ateliers, devra dans ces conditions être gérée comme une construction collective progressive autour d’un espace public central dont les spécifications seront précises même si le programme avoisinant ne peut avoir le même degré de précision (d’où aussi l’importance d’avoir un travail très pointu de programmation comme il avait été prévu à un moment avec le bureau d’études « Attitudes urbaines »).

Avoir un tel espace couvert est une chance phénoménale pour Brest. Si vous faîtes ce choix (intégrer des usages provisoires), vous allez aussi avoir besoin d’un groupe de suivi qui sélectionne les demandes d’usages provisoires du site (Penfeld, Océanopolis, Technopole, gestionnaires d’équipements sportifs, organisateurs de manifestations publiques, chambre de commerce,etc...) considérées recevables (compatibles avec le projet). Cela suppose un vrai travail partenarial avec (et entre) tous les usagers potentiels locaux. Mais de façon plus générale cela suppose une programmation des espaces ouverte à des usages éphémères des lieux (en particulier dans les espaces publics)

4. LE PONT

Je voudrai enfin évoquer la question du pont qui, à mon avis n’aurait jamais du émerger (ou plutôt être réglée plus tôt dans la démarche) si la méthode de travail avait été plus rigoureuse, c’est-à-dire s’il y avait eu au départ une vraie étude préalable suivie d’une vraie concertation avant la consultation réalisée (qui n’a rien amené sur le programme ce qui est logique, pas grand-chose sur l’architecture ce qui est plus étonnant, mais va permettre de caler le parti d’urbanisme).

Cette idée de pont est ancienne. Je me souviens que le POS d’avant 1983 comportait un pont routier dans le prolongement de la rue Pasteur. Il avait été abandonné à cette époque car l’absence d’itinéraire dans le prolongement de ce pont sur la rive droite rendait marginale son utilité, eu égard à son coût. C’est toujours vrai. La capacité d’un réseau ne se calcule pas à partir de la capacité de ses axes mais à partir de celle de ses nœuds. Mais Madec propose lui en fait un ouvrage Tram/ piétons si j’ai bien compris. Pour le tram il est bien évident que ne pas desservir directement le quartier de Recouvrance serait une hérésie et une hérésie qui ne garantit nullement que, grâce au tram, l’opération des Capucins se soude au centre, comme il le laisse penser. Non il faut accepter sa position péricentrale et non centrale. Reste l’usage piéton. De nombreuses passerelles sur la Penfeld ont été dessinées ces dernières années dans divers projets (y compris par l’agence d’urbanisme) et au stade de l’étude préalable (si elle avait été faîte), il serait effectivement apparu judicieux de chercher une relation piétonne avec la rive gauche plus directe que celle qui existe. Ce n’est pas indispensable à l’opération mais c’est un plus, tant pour l’opération que plus largement pour les quartiers situés de part et d’autre de la Penfeld. En plus elle peut être réalisée dans le souci de relier symboliquement les deux rives que l’histoire a si longtemps opposé.

Mais à quel niveau la réaliser ? Sa localisation par ailleurs est-elle capitale pour la définition du parti spatial de l’opération ? Je pense que l’étude préalable aurait conclu en disant qu’une telle passerelle était envisageable à plusieurs endroits mais surtout qu’il serait optimum d’avoir, un jour, un pont levant (routier et piéton) au niveau des quais de la Penfeld, en bas de l’opération des Capucins, moins pour cette opération que pour le futur fonctionnement de la partie Nord de Penfeld (quand celle-ci sera devenue intégralement civile). Dans ces conditions le plus judicieux serait de prévoir des ascenseurs pour aller de ce futur pont éventuel (situé au niveau des quais) au plateau, tant rive droite (coté Capucins) que rive gauche (vers Siam), car cette solution donne à l’opération, et c’est ça l’important, une accessibilité plus commode par voie maritime. Cette accessibilité plus commode permet d’envisager un jour une navette touristique maritime reliant entre elle, à la belle saison, Océanopolis, le Château, ...et les Capucins. C’est une perspective autrement plus intéressante pour l’opération que le tram qui de toute façon arrivera à quelques centaines de mètres des ateliers, mais c’est aussi une perspective non immédiate et qui n’a pas besoin d’être retenue comme une donnée majeure pour le « parti spatial des Capucins ».

Pour trouver cela on n’a pas besoin « d’artistes » , mais seulement d’un peu de bon sens collectif qu’il est possible d’attendre du travail d’une bonne équipe pluridisciplinaire d’urbanisme travaillant en concertation avec la population. Si une telle concertation avec la population, avec les éléments de cette étude préalable, avait été conduite plus tôt, cet aspect des choses aurait été tranché et Madec n’aurait pas été tenté d’improviser de la sorte une modification du trajet du tram, prenant le risque d’être probablement la première, et espérons la seule, victime de la méthode de travail adoptée.

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Forum
27 août 2005 > Plateau des Capucins : la lettre ouverte de Marc Wiel

Cette histoire de pont ressemble beaucoup à un coup de communication, et l’article en général laisse entrevoir bien des tunnels sur la façon dont cette affaire est organisée. Sur la durée, reconnaissons qu’il est typique de la municipalité socialiste depuis les années 80 de présenter comme "création" la perte nos activités économiques. Une fois que l’on a compris que l’opération des Capucins est plus le comblement embarassé d’un vide industriel que la création d’un espace urbain, on se demande s’il s’agit d’une municipalité ou d’un gérant de faillite.


Site: L’économie brestoise à une autre échelle
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