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Courants alternatifs

Le municipalisme, nouvel voie de la démocratie locale ?

04/01/2018 par Séverine Cattiaux

Face au chômage endémique, à la crise de légitimité des élus, et pour l’avènement d’une société écologique post-croissance, des villes espagnoles, dites « rebelles » essayent une autre voie : le municipalisme, un système politique dirigé par une assemblée de citoyens dans un esprit de démocratie directe. Un feu de paille ? Un processus de transformation plus vaste, au contraire, selon l’expert québécois Jonathan Durand Folco, auteur de l’essai « À nous la ville », traité de municipalisme.

Qu’est-ce que l’essence du municipalisme ?

Le municipalisme est un projet politique visant la démocratisation des communes ou des municipalités, et donc la réappropriation collective des institutions locales par les habitants. Mais le municipalisme ne se réduit pas à injecter une petite dose de participation citoyenne à l’échelle locale, car son objectif est bien de transformer la société. Alors que la gauche politique a presque toujours orienté ses actions autour de la prise du pouvoir d’État, la tradition municipaliste, qui a emprunté des formes variées à travers l’histoire, cherche plutôt un changement «  par le bas  » en combinant un ensemble de stratégies : réformes radicales, nouvelles pratiques de démocratie radicale, soutien actif des initiatives citoyennes et des alternatives solidaires, cogestion des biens communs, etc.

On observe que le municipalisme survient lors de crises, que ses apparitions sont parfois fugaces, d’autres perdurent. Qu’en est-il aujourd’hui ?

En effet, les épisodes historiques qui ont vu naître des mouvements populaires visant à transformer la société en profondeur sont souvent accompagnés de grandes crises qui exacerbent les inégalités, l’insécurité, les tensions sociales, et donc le besoin partagé de développer des alternatives globales. Cela dit, le municipalisme n’est pas pour autant condamné à des expériences éphémères ou isolées.

Par exemple, le mouvement zapatiste au Chiapas (Mexique) représente une expérience municipaliste qui dure depuis plus de vingt ans, avec des assemblées communales et des conseils de bon gouvernement qui représentent un véritable système de démocratie radicale à l’échelle locale et régionale. Il y a également l’exemple du village Marinaleda en Andalousie, où 3 000 habitants expérimentent une expérience d’autogestion à grande échelle depuis 1979.

Certes, c’est sans doute dans les «  mairies du changement  » en Espagne et dans la région du Rojava en Syrie que nous pouvons observer les manifestations les plus visibles et percutantes de la nouvelle vague municipaliste, mais c’est un mouvement émergent qui s’organise présentement dans les quatre coins du globe. Même au Québec, les dernières élections municipales de novembre 2017 ont mis au pouvoir la première mairesse de Montréal, Valérie Plante, qui fut élue avec un programme clairement écologiste et progressiste. Nous sommes loin du mouvement révolutionnaire zapatiste, mais le municipalisme emprunte différentes voies en fonction des contextes locaux et des cultures nationales.

Quels sont les changements apportés par le municipalisme à l’œuvre dans les villes espagnoles, Madrid, Barcelone, Cadix ?

Évidemment, il est encore tôt pour savoir si cette expérience va durer et pourra porter tous ses fruits, mais il est déjà possible de voir plusieurs changements sur le terrain : politiques de lutte contre l’embourgeoisement et le tourisme de masse pour favoriser l’accès au logement, solidarité active avec les réfugiés (ville refuge), promotion de l’économie sociale et solidaire, développement de plateformes numériques de démocratie participative, législation pour la reconnaissance des biens communs, etc.

Cependant, il y a toujours l’austérité, la dette et plusieurs leviers économiques, politiques et juridiques que les grandes villes comme Barcelone et Madrid ne contrôlent pas, et ce, sans compter l’importante crise en Catalogne avec le mouvement indépendantiste qui complexifie énormément le jeu politique et les alliances possibles.

Les budgets participatifs recueillent un assez bon succès dans les villes, dans le monde et en France — les prémices d’un futur basculement vers le municipalisme ?

À mon sens, le budget participatif doit être considéré comme un outil de démocratisation, jumelé à une série d’autres réformes démocratiques importantes, mais pas comme une fin en soi. De plus, il faut se méfier des instrumentalisations potentielles de ce dispositif, que l’on donne aux citoyens pour qu’ils votent sur une plateforme numérique pour quelques projets sympathiques, pendant que les grandes décisions qui ont un impact direct sur la vie des gens (comme les grands projets de rénovation urbaine) restent la prérogative exclusive des élus.

Avez-vous perçu des frémissements de municipalisme en France et, si oui, dans quelles villes, ou dans d’autres pays en Europe, ailleurs ?

Lors de ma dernière visite en France, j’ai eu la chance de participer à un colloque à la Cité du design de Saint-Étienne dans le cadre de la semaine de l’innovation publique, où il y avait une foule de personnes engagées dans des projets de communs urbains, de tiers lieux, de design participatif, et d’autres initiatives citoyennes qui contribuent à la démocratisation des milieux de vie. J’ai également eu la chance de rencontrer l’équipe de la mairie de Grenoble, de même que des groupes citoyens forts engagés du quartier de la Villeneuve, une véritable utopie urbaine. J’ai pu constater qu’il y a eu dans cette ville une expérience municipaliste dans les années 1960 et 1970, avec la coalition de gauche d’Hubert Dubedout et les groupes d’action municipale (GAM).

Aujourd’hui encore, certaines coalitions progressistes sont au pouvoir à Saillans, Grenoble, Paris, Rennes, mais cela n’a pas la même ampleur ni la même coordination que les «  mairies du changement  » en Espagne. Heureusement, mon petit doigt me dit que les prochaines élections municipales en France pourraient potentiellement changer le paysage politique par l’émergence d’une foule d’initiatives municipalistes.

Grenoble, la ville «  municipaliste  » et «  rebelle  » de l’Hexagone ?

Du 9 au 11 juin dernier, Barcelone a organisé l’événement «  Fearless Cities  », les villes sans peur, sous-titré «  un sommet international municipaliste  ». Ce rendez-vous a attiré des activités, des élus, des militants venus de 180 communes à travers le monde, des villes espagnoles bien entendu (Madrid, Cadix, Saragosse, Valence…), d’Europe (Grèce, Allemagne, Belgique, etc.), du Moyen Orient (Kurdistan), des États-Unis (Berkeley, Philadelphia), d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Chili).
Côté français, Grenoble était présente et son maire Éric Piolle est intervenu lors du congrès. L’édile inscrit sa vision de la politique dans la mouvance municipaliste. Dans une interview accordée aux organisateurs de l’événement, l’écologiste affirme s’inspirer de l’expérience des villes municipalistes espagnoles : «  Nous avons été élus en 2014, et toute la vague des villes espagnoles [élus en 2015 ndlr] a donné du cœur, du corps à l’expérience grenobloise… donc nous échangeons [avec elles ndlr] sur la démocratie locale, les réfugiés, les traités transatlantiques, la transition écologique  ».
La définition du municipalisme pour le maire EELV de Grenoble ? «  La cohérence de l’action dans la gestion des biens communs  ».
Pour le côté rebelle, la municipalité est attaquée au tribunal pour son dispositif de «  votation citoyenne  », qu’elle n’a appliqué qu’une seule fois, et dont les résultats n’ont eu aucune conséquence sur les décisions des élus. Une rébellion somme toute bien policée.

Le «  municipalisme  » est-il sérieusement opérant, face au rouleau compresseur libéral ?

Les villes peuvent jouer un rôle actif dans la démocratisation de l’économie, que ce soit par le financement de projets économiques alternatifs ou d’utilité publique, le partage d’espaces et d’immeubles vacants (l’expérience des Grands voisins à Paris), la création d’une réserve foncière pour le logement abordable et coopératif, le financement massif du logement social (expérience de Vienne la rouge en Autriche, de 1918 à 1934), l’ajout de clauses pour des entreprises locales et responsables dans l’octroi des contrats publics, la remunicipalisation des services publics (eau, transports, électricité), voire la création d’entreprises municipales de développement immobilier et de télécommunications comme certaines villes aux États-Unis.

Par exemple, dans la ville de Jackson au Mississippi, les élections municipales de 2013 ont mené au pouvoir Chokwe Lumumba, un maire noir socialiste issu du Malcolm X Grassroots Movement, qui soutient simultanément des assemblées populaires actives et un projet de démocratie économique basé sur les coopératives autogérées et l’auto-détermination des communautés locales. Si nous regardons la Corporation de Mondragon au Pays Basque (plus grand groupe coopératif au monde), ou encore les innovations de la ville de Séoul (Corée du Sud) pour accroître le rayonnement de l’économie sociale, il y a bien des synergies qui peuvent se développer entre les mairies du changement et la démocratie économique.

Pourquoi le municipalisme conduirait vers une société plus juste ? N’est-il pas faillible, propice aux opportunistes, aux dérives ?

Il faut bien sûr des garde-fous, car la «  démocratie directe  », considérée isolément et sans tenir compte des exigences de justice sociale, peut parfois conduire à des décisions malheureuses, surtout pour les groupes minoritaires. Enfin, l’opportunisme est un danger inhérent à toute forme d’action politique, de gauche comme de droite, et c’est pourquoi les expériences municipalistes ont presque toutes instauré des mécanismes stricts de contrôle démocratique : abolition des privilèges des élus (limitation des salaires et des dépenses), transparence radicale des décisions, de l’agenda de rendez-vous et de la déclaration de revenus, redevabilité devant des assemblées citoyennes, révocabilité, limitation du nombre mandats consécutifs (à trois, deux, ou encore un seul mandat (!) pour les Candidatura d’unitat popular en Catalogne).

Source : http://www.lettreducadre.fr/15729/le-municipalisme-nouvelle-voie-de-la-democratie-locale/

Posté le 15 mars 2018 par Manon
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