Informatique au collège : antéregrets d’un avenir oublié
une contribution d’Arnaud Hervé
Le B2i (Brevet Informatique et Internet) est le diplôme de l’éducation secondaire attestant la capacité des élèves à utiliser un traitement de texte, insérer des chiffres pour un calcul, effectuer une recherche ciblée sur le net, repérer les parties d’un ordinateur, etc. Le B2i est utile par ce qu’il enseigne, mais plus encore pour vérifier que les élèves moins favorisés ne soient pas laissés du mauvais côté de la "fracture numérique". Le B2i sera intégré au Brevet des collèges 2008, et par conséquent les collèges devront l’organiser systématiquement dès la rentrée 2007.
Après avoir consulté un bon nombre de personnes, dans l’académie de Rennes et ailleurs, il apparaît que dans bien des cas le B2i sera confié aux professeurs de technologie, qui souvent trouvent cela valorisant et sont demandeurs.
Pour ma part, et cela est juste un avis personnel, que je n’ai pas encore rencontré ailleurs, je regrette ce choix. Il me paraît en effet que trop de potentialités intéressantes seront sacrifiées, à la fois pour la technologie et pour les autres disciplines.
Une précision d’abord, car il faut s’entendre sur ce que je nomme technologie dans cet article. Que l’on fasse du dessin industriel par ordinateur pour les classes professionnalisantes, cela va de soi : on inclut dans les cours les instruments de production courants. Je parle ici de la technologie pour le collège, ce que l’on me permettra d’appeler dans cette perspective "travaux manuels".
Le volume d’une authentique préparation au B2i sera tel, que, si elle est entièrement confiée au professeur de technologie, les "travaux manuels" seront lésés. Or, j’estime toujours essentiel que toute une classe d’âge reçoive une éducation de qualité dans le maniement des outils, le contact avec les matériaux, l’objectif de finition d’un objet concret, etc. Cela est à mon avis aussi important que de vérifier que toute une classe d’âge possède des savoir-faire sportifs de base (nager...), des savoir-faire ménagers (hygiène…).
Il ne faut pas non plus oublier l’opportunité de briller et de construire une estime de soi pour des élèves possédant un don manuel équivalent au don pour le dessin ou pour la musique, et que l’on placera malheureusement trop longtemps devant un écran. Dans cette perspective-là et dans cette perspective seulement, la présence de l’informatique est au mieux une diversion gênante. Je suis donc pour une sanctuarisation des « travaux manuels ». Pour les autres disciplines, le renoncement au B2i constitue-t-il une solution ? Il suffit d’évoquer quelques pistes :
La critique des sources Internet pour les historiens
L’épistolaire électronique pour les littéraires
… pour s’apercevoir que se sont des univers épistémologiques entiers qui sont mis en sommeil, sinon effacés. De plus, renoncer à transmettre sur le nouvel outil des siècles de progrès de l’esprit, n’est-ce pas laisser la place à un nouvel « illettrisme informatique » (le chat centré sur soi, la recherche de la satisfaction immédiate…) ?
Il est vrai cependant que dans bien des cas les enseignants sont fondés à craindre l’outil informatique, et à ne fréquenter que rarement la fameuse « salle multimédia » des établissements. En effet il est légitime de leur part de réclamer un équipement suffisant et immédiatement exploitable dès le début du cours, car leur métier, c’est le cours.
Il est aussi légitime de demander une émulation méthodologique par discipline, qui pour l’instant n’est que sporadiquement organisée. Il est vrai également que les outils changent trop souvent, et que dans ces conditions il est juste d’observer une certaine prudence, car leur mission n’est pas d’adopter les nouveaux outils, mais de sélectionner dans l’informatique ce qui peut servir leur discipline.
Enfin, les enseignants ont trop longtemps été placés devant une utopie de la « connexion totale au monde » qui faisait d’Internet une « noosphère » et une sorte d’illumination sans délai, sans progression et sans méthode dans une sorte de bibliothèque universitaire parfaite, alors qu’en pratique et dans leur classe ils étaient plus souvent occupés à faire régner un minimum d’ordre et de concentration, et empêcher l’apparition de pages n’ayant que peu de rapports avec la « noosphère ».
Il n’empêche que l’on se retrouvera souvent dans des situations pédagogiques, disons imparfaites ou déséquilibrées, comme un professeur d’arts plastiques n’utilisant pas du tout les ordinateurs alors que toutes les professions du graphisme les utilisent désormais, un professeur d’anglais ne faisant jamais découvrir de sites en anglais, etc…
Pour toutes ces raisons l’informatique dans l’Education secondaire française semble prendre la voie d’un service minimum, ce qui est bien dommage compte tenu du nombre de bonnes pratiques peu coûteuses qui auraient déjà été appliquées à grande échelle avec un peu de concertation, et compte tenu, répétons-le, de la mission qui lui revient de transmettre des siècles de progrès culturel et scientifique sur cet outil potentiellement sans jugement, sans mémoire, sans sociabilité, sans esprit critique.


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