Brest ouVert

Lancé par les élu.e.s Europe Ecologie Les Verts de Brest, Brest-ouVert.net est un site d’information et de débat public ouvert à chacun.e selon la charte

Devant un tel niveau de surexploitation de la mer, la timidité et les tergiversations ne sont de toute façon plus de mise...

Quelque chose serait-il en train de changer dans le monde de la pêche ?

L’interview de Philippe Cury, directeur du Centre de Recherche Halieutique Méditerranéenne et Tropicale

Projet de classement du thon rouge comme « espèce en voix d’extinction » et de mise en place de réserves marines importantes (…), l’univers de la pêche bruisse de nouvelles qui suscitent l’espoir chez tous ceux qui lancent depuis longtemps des cris d’alarme pour tenter de faire cesser le pillage systématique des océans. …

Philippe Cury est directeur du Centre de Recherche Halieutique Méditerranéenne et Tropicale (CRH) basé à Sète, membre de l’Institut de Recherches pour le Développement (IRD), il a coécrit avec un journaliste scientifique, Yves Miserey, un livre au titre évocateur : « Une mer sans poissons ». Philippe Cury est intervenu comme expert pendant le Grenelle de la Mer et est donc bien placé pour faire un bref état des lieux de la situation.

La biodiversité marine est en danger mais l’industrie de la pêche ne change rien à ses pratiques. Pourquoi un tel immobilisme ?

Depuis 30 ans, les pêcheurs font la loi en France : intégrés dans le cercle intime des décideurs politiques, ils se servent de leur image de « héros courageux n’hésitant pas à braver la nature hostile » pour imposer leurs volontés. Gare à ceux qui proposent de remettre en cause leur intouchable liberté de tout pêcher, partout et n’importe quand… Même les scientifiques font profil bas et renoncent à clamer la vérité haut et fort : les mers et les océans se vident de leurs poissons et le phénomène s’accélère d’année en année.
Certains frémissements annoncent cependant un changement d’état d’esprit : peut-être cessera t-on un jour de faire la distinction entre les « défenseurs des pêcheurs » et les « défenseurs des poissons »  ?

Les politiques sont en tout cas en train de réaliser que céder à toutes les revendications des pêcheurs ne mènera nulle part, sauf à dépenser énormément d’argent inutilement (en subventions et en amendes infligées par la Cour Européenne de Justice). On ne sauvera pas les 18 000 pêcheurs français en continuant à les subventionner comme c’est le cas actuellement ! (La valeur des débarquements équivaut au montant total des subventions ; l’agriculture française, pourtant largement subventionnée, n’arrive pas au tiers de ce résultat).

Cette politique de court terme ne peut avoir aucun effet positif à long terme. Les subventions servent à financer des bateaux toujours plus gros, des équipements de détection des poissons toujours plus performants et des moteurs toujours plus puissants (la capture d’un kg de poisson équivaut aujourd’hui à la consommation de presque 1 litre de gasoil !). Cela contribue à décimer de plus en vite nos dernières ressources sauvages et à encourager un gaspillage inadmissible : 2 poissons sur 3 sont aujourd’hui remis à la mer après avoir été pêchés par certains chalutiers !

La mer n’est pas une mine de charbon que l’on peut exploiter impunément jusqu’à l’épuisement.

Pourquoi un tel écart entre les estimations des scientifiques et les pêcheurs à propos de l’abondance relative des différentes espèces de poissons ?

Lorsque les populations de poissons déclinent, les individus tendent à se regrouper. Les pêcheurs se déplacent sans cesse à leur recherche et trouvent parfois des endroits où les poissons peuvent leur paraître nombreux. Ils disent alors qu’il y a « des poissons plein la mer ». Mais les zones concernées sont de plus en plus petites et l’illusion d’abondance ne dure jamais longtemps, il faut aller ailleurs…

Comme il règne une compétition féroce entre les pêcheurs, dès qu’un stock est repéré, cela déclenche malheureusement son exploitation immédiate : on pêche le plus grand nombre possible de poissons.
Le cas de la morue au large de Terre Neuve est édifiant : pendant cinq siècles on a pêché la morue sans croire que les gigantesques stocks pourraient un jour s’affaiblir. En 1968, on a atteint le record absolu de 810 00 tonnes de prises annuelles ! Mais la nature ne pouvait pas lutter éternellement contre l’intensification maximale des techniques de pêche. Aujourd’hui, malgré un moratoire qui dure depuis 1992, les populations ne se reconstituent pas et la pêche à la morue est toujours fermée dans cette zone.
Ce qui s’est passé à Terre-Neuve n’est pas un phénomène isolé : à l’échelle mondiale : les stocks de morue n’ont fait que décroître depuis les années 1980 en Mer du Nord…

Quel est l’état des lieux en Méditerranée ?

L’exemple du thon rouge est évidemment emblématique : La Commission internationale pour la Conservation des Thonidés cherche régulièrement à imposer une restriction de la pêche car les prises représentent 2 à 3 fois le potentiel de reproduction du stock. Si des mesures ne sont pas prises très rapidement, l’effondrement sera inévitable. La Lybie refusant de suivre ses recommandations, de nombreux bateaux français sont immatriculés dans ce pays. Sète a d’ailleurs été qualifié de « port thonier de la Lybie » !

Outre la surexploitation chronique du thon rouge, beaucoup d’autres mauvaises nouvelles concernent les espèces méditerranéennes. Les poissons « démersaux » (ceux qui vivent au contact du fond dans la zone marine littorale) sont victimes des chaluts qui raclent quotidiennement le fond : ils épuisent tout. Les populations de rougets, de mérous, de merlus et de lottes sont donc en mauvais état. A la criée de Sète, la taille des poissons vendus devient ridicule, preuve qu’on en est réduit à commercialiser les jeunes individus.

Les espèces pélagiques (vivant en pleine eau) se portent un peu mieux que les autres. Sardines, maquereaux, anchois sont encore relativement abondants en Méditerranée. Mais pour combien de temps ?

Pendant longtemps, les zones de reproduction en eau profonde des poissons méditerranéens étaient respectées ou ignorées… Très peu de captures y étaient effectuées. Mais ce sanctuaire est aujourd’hui menacé aussi par les pêcheurs espagnols. Des projets sont en cours pour tenter de préserver ces zones profondes (entre 400 et 800 mètres) qui abritent les gros poissons reproducteurs qui alimentent en jeunes le domaine côtier. Il faut vraiment espérer que ce projet aboutisse sinon il n’y aura plus grand-chose à pêcher dans le Golfe du Lion. La France propose d’arrêter le chalutage en eaux profondes. Il a par exemple été demandé la mise en réserve des zones internationales au-dessous de 1 000 mètres de profondeur.
(Cette proposition a provoqué la colère de l’ancien ministre, Louis Le Pensec, qui a préféré quitter la présidence d’une mission sur le chalutage en eau profonde qu’il présidait depuis la mi-août.)

Que peut-on faire pour que les ressources marines se reconstituent ?

Sans doute sous la pression européenne, le Grenelle de la Mer a eu un succès inattendu : des demandes faites depuis des années seraient en passe d’être acceptées. Une mesure emblématique consisterait par exemple à classer le thon rouge (ainsi que certaines espèces de requins) à la CITES (Convention on International Trade in Endangered Species), ce qui permettrait d’en restreindre voire interdire le commerce et de pouvoir réellement protéger ces espèces menacées. La France se positionne en faveur de cette mesure, une grande première !

Plus ambitieux encore le projet de classer 20 % des eaux françaises (eaux territoriales et zone économique exclusive) en aires marines protégées d’ici 2020, dont 10 % en réserves marines. Si ces objectifs sont réellement mis en œuvre, la France (deuxième domaine maritime international) deviendrait un exemple en matière de protection de la biodiversité et de gestion des pêches. (Actuellement, seulement 0,6 % des eaux françaises font l’objet d’une protection). Le respect de ces zones impliquera évidemment un contrôle et des sanctions dissuasives en cas d’infraction. En entendant de telles déclarations, les pêcheurs sont furieux : réduire de 10 % leur territoire de pêche leur paraît une atteinte intolérable à leur activité ! Pourtant il s’agit bien là d’une mesure indispensable si l’on veut commencer à reconstituer de nombreux stocks de poissons qui se sont effondrés.

Arrêtons évidemment de distribuer des subventions inutiles : les stocks de poissons ne sont plus compatibles avec les capacités de pêches actuelles, c’est une évidence. Mieux vaut assurer la reconversion des pêcheurs qui préfèreront arrêter ce métier et aider seulement les pêcheurs qui adopteront des techniques respectueuses de l’environnement. Les pêcheurs qui utilisent des petits bateaux, qui pêchent à la ligne ou aux casiers n’ont pas la parole aujourd’hui. Les chalutiers font la loi. Pour les aider à vivre sans subventions, il faut qu’ils puissent valoriser le produit de leur pêche à travers le développement de labels « pêche durable » comme il en existe pour l’agriculture biologique par exemple.

Enfin, pour casser la compétition entre pêcheurs, il est envisageable de tester ce qui se pratique par exemple en Islande et ailleurs : des quotas individuels (et transmissibles) de pêche. Chaque pêcheur serait alors responsable de la gestion de son quota sur le long terme. Ces nouvelles mesures seront discutées très bientôt dans le cadre de la PCP (Politique Commune des Pêches) au niveau européen.

Devant un tel niveau de surexploitation de la mer, la timidité et les tergiversations ne sont de toute façon plus de mise. Soit on agit maintenant et fermement, soit on transforme la mer en un « désert de boue peuplé de méduses et de gobies » et définitivement sans avenir pour les pêcheurs.

Interview réalisé par Pascale Pibot et publié avec son accord

Posté le 30 septembre 2009
©© Brest-ouvert, article sous licence creative common info