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Manifeste archéoeuropéen pour la paix

Pour une Europe moteur de paix !

Manifeste pacifiste archéoeuropéen

La plupart des critiques de la constitution jusqu’à présent répandues dans les milieux progressistes se sont concentrées sur l’aspect économique. Les auteurs réagissent au calendrier de la convention giscardienne, à l’aide d’un corpus politique en élaboration depuis le débat sur le traité de Maastricht, dans un contexte altermondialiste s’efforçant d’articuler une critique des politiques européennes avec une exposition plus large des dégâts de la mondialisation néolibérale.

Il est toutefois un argument qui revient opiniâtrement en faveur de la construction européenne, et non des moindres : la Paix. A l’échelle des siècles, la paix est LA grande réussite de l’Europe d’après 1945. Et non seulement la paix est bonne en soi, mais elle prime sur tout autre objectif politique. La paix est la condition préalable de tous les projets politiques de progrès. Pas d’échanges économiques, d’accumulation de capital technique, de secteur éducatif florissant, de santé publique efficace, d’urbanisme, etc. sans une période historique de paix.

Signe de notre époque de régression : le souci de la guerre a obtenu son statut d’activité sérieuse, scientifique, techniquement efficace et reconnue, en entrant dans l’enseignement supérieur et les colloques de gens importants sous le nom de polémologie, alors que le souci de la paix en est toujours au ’isme’ de pacifisme, c’est-à-dire au statut d’opinion subjective, celle des gentils rêveurs, pas trop sérieux, pas trop techniques, pas trop efficaces. Or la paix est non seulement une activité sérieuse, mais elle est la première des ingénieries, à laquelle toutes les autres doivent se rallier. Le souci de la paix ne doit pas se déconsidérer en se laissant reléguer au rang de simple option politique parmi d’autres ; il doit retenir sa préséance épistémologique. Point d’activité sérieuse, scientifique, techniquement efficace et reconnue sans le souci de la paix.

Est-ce à dire que toutes les objections eurosceptiques doivent être rejetées sans considération au nom de ce succès historique de la construction européenne ? Certainement pas. Mais opérons un premier tri.

On peut cultiver le rêve identitaire de tribus préromaines préjudéochrétiennes auxquelles on attribue d’improbables qualités. On peut aussi vénérer la période d’affirmation des monarchies, en feignant de croire que les dirigeants étaient solidaires de leurs populations. Supercheries, légendes. Une seule phrase résume tout : "Louis XIV n’avait pas le téléphone". Cette formule, qui peut paraître légère, mérite en fait d’être méditée et reméditée, car elle montre à quel point seule la période moderne est acceptable pour nous comme point de référence à la fois politique et pratique.

Plus sérieusement, on peut éprouver la nostalgie de cette époque de progrès qui ne s’est développée qu’au sein des Etats-Nations. Cette nostalgie-là reste à considérer. Le progrès en effet s’érode avec la dissolution des Etats-Nations, on ne peut guère le nier. Trop facile de ne rien répondre, ou de réserver activement le monopole de la parole publique à ceux qui ne sont pas touchés, ou renvoyer d’un trait de plume les protestataires au populisme, ou tenter de vendre en échange un avenir fait de réalités virtuelles et d’implacablement réelle précarité. La modernité ne peut passer sans susciter d’interrogations légitimes ; aucune idéologie ne saurait justifier le retour de la tuberculose.

Pourtant, opiniâtrement, la nostalgie des Etats-Nations bute sur un obstacle : disons pour résumer qu’il n’est pas facile d’assumer la première guerre mondiale. La critique de la construction européenne devient impérieuse, mais la construction européenne reste indispensable.

Un élément nouveau est intervenu fin 2003, qui bouleverse les catégories héritées du débat sur le traité de Maastricht. La France et l’Allemagne se sont ouvertement alliées pour plier à leurs intérêts la loi européenne, et pas seulement dans le domaine monétaire, mais aussi industriel et militaire. Cette direction est fausse, elle constitue une rupture du contrat de confiance. Ce moteur franco-allemand là, régression parmi les régressions, signe le retour d’une géopolitique des puissances sur la scène européenne, et il est devenu incompatible avec le moteur de paix qui est la vocation profonde de la construction européenne. Dans ces conditions, les plans précédents ne sont plus valides, il faut tout réviser, et inclure de nouveau la préoccupation de paix qui est négligée.

Quels étaient les principes de ce moteur de paix européen ?

A l’intérieur, c’était, grâce au travail"technocratique" de la Commission, l’élaboration de critères objectifs transnationaux, communs, de standards de politiques publiques, d’action administrative, déclinés dans les multiples domaines spécialisés. Grâce à ces standards, aux directives et normes jouant sur un autre plan que celui des Etats, à un législatif volontairement feutré et précédant l’avis du Conseil des ministres, par la pratique sans cesse répétée de repères identiques dans les sociétés civiles, on arrivait au début d’une société commune, dans le même sens que les règles sportives partagées créent la confiance physique, la culture médicale aide à dépasser le racisme, les stages de musique banalisent les contacts, etc.

Mais, pour que les petits pays acceptent de baisser leur garde et acceptent de rentrer dans l’Union en tant que population d’individus et non plus en tant que nations, c’est aux grands pays de renoncer les premiers à leurs intérêts mal compris.

Comment accepter le vote à la majorité qualifiée, si la France et l’Allemagne se permettent de refuser des lois ingrates qu’elles continuent à imposer aux petits ?

Comment accepter de payer l’impôt, si les subventions régionales volontaristes sont réduites au profit de "pôles de compétitivité", dont l’attribution se fera bien évidemment par rapports de force ?

Comment ne pas tressaillir d’inquiétude quand, au moment de l’entrée des nouveaux pays d’Europe centrale, la très symbolique chaîne Arte commet la faute immonde de diffuser une quasi hagiographie de Charlemagne ?

Comment ne pas condamner l’erreur diplomatique tonitruante de l’ingérence d’un président français dans les équipements d’un pays très fier de sa toute nouvelle indépendance ?

Comment ne pas être effarés quand on voit les Verts allemands, par ailleurs devenus ultralibéraux et quasi-militaristes, insister pour entraîner leurs compères européens dans un sacre pompeux à Rome ?

Les exemples pullulent du retour d’une géopolitique irrationalisante. Les mythologies nationales sont à présent reçues dans les milieux autrefois les plus fiables.

Les "meilleurs" européens parlent couramment maintenant d’une Europe à plusieurs vitesses, tout en défendant de façon catégorique une constitution contraignante.

Alors, pourquoi accepter de s’enfermer dans un ensemble indéboulonnable, si c’est pour se retrouver dans le groupe lésé ?

Quand on est un individu européen, on a le droit à part égale à tous les bénéfices de l’Union, même si l’on vit et travaille à la périphérie. On est citoyen, à part entière.

Le principe du moteur de paix européen, c’était aussi, à l’extérieur de l’Union, grâce au patient travail diplomatique du Conseil de l’Europe, grâce à un chantage tenace mêlant incitations économiques et rapprochements sociétaux, une conception de l’Europe comme virus informatique, destiné à contaminer de proche en proche les pays voisins, dans une pandémie de paix, à en transformer le code source pour le rendre compatible avec les standards universels publics.

L’Europe en effet n’est pas étrangère au monde. Notre vie culturelle ne saurait se satisfaire des limites d’un continent, et notre vie économique est traversée de matériaux et de travail planétaires. Nous vivons dans l’oekoumène ; l’oekoumène est notre réelle patrie. L’Europe doit assumer sa présence planétaire, sous peine de se transformer en bunker de retraités aisés, cultivant la crainte des jeunes colorés.

Dans un esprit altermondialiste, l’Europe ne saurait être considéré comme but moral suprême. La véritable téléologie, ce n’est pas une neuvième de Beethoven de plus devant un parterre de notables immodérément subventionnés. Notre dimension morale c’est l’humanité entière, et notre dimension scientifique c’est la planète entière. Il est non seulement nécessaire à l’ossature morale de l’Europe, mais aussi indispensable à ses intérêts, d’aider à résoudre les problèmes sociétaux et écologiques du vaste monde. Pas de biodôme possible dans un océan de barbarie.

Théoriquement, une bonne constitution devrait se contenter de régler les rapports entre les institutions, et laisser les politiques à suivre aux bons soins des gouvernements, qui aviseront selon les circonstances historiques qu’ils rencontreront. En pratique, des petits malins essaient toujours de placer leurs pions lors de la rédaction du texte, et d’y placer leurs intérêts pour éviter qu’ils ne subissent le contrôle démocratique. Par exemple, les fabricants de sandwiches ont intérêt à ce que l’on grave dans le marbre : "On fait le Conseil, on fait le Parlement, ET on mange des sandwiches". Déjà, cette constitution soi-disant européenne gravant dans le marbre un libéralisme dont on voit que planétairement il ne marche pas devrait être rejetée. Si elle est rédigée de telle sorte qu’elle ne soit pas modifiable, elle doit être dénoncée. Mais si en plus on y voit la patte d’un lobby militaro-industriel franco-allemand qui organisera les armées selon ses convenances, alors, en vertu de la vocation pacifiste profonde de la construction européenne, elle doit être considérée comme une abomination.

Les Etats membres peuvent et doivent continuer à entretenir leur capacité de défense, éventuellement en coopérant ponctuellement entre eux. Mais en aucun cas l’Union européenne en tant qu’institution ne doit posséder d’armée. Car ce serait alors créer un bloc de plus sur la planète, et pousser à l’affrontement des civilisations. Le drapeau blanc de l’Europe ne doit pas comporter d’étoiles, mais les engrenages universels de véritables cultures de paix.

En ce sens, dans le texte de l’actuel projet, un affront inacceptable est fait au Conseil de l’Europe.

Comment ne pas voir en effet que le choix de l’expression "Conseil européen" nuit à la visibilité et donc au prestige diplomatique du Conseil de l’Europe ?

Comment accepter que ce Conseil des ministres rendu déséquilibré par la volonté de rapports de force interétatiques et de domination législative sur la Commission piétine ainsi les intérêts de l’institution qui oeuvre pour l’avenir de la planète, donc de l’Europe, et qui est notre seule et authentique clef de voûte ?

Une bonne constitution devrait au contraire renforcer le symbolisme pacifiste, par exemple en dotant l’Europe d’un territoire commun en Antarctique, seul continent non touché par les guerres. C’est l’exemple donné au monde de la réconciliation franco-allemande et de la Communauté du charbon et de l’acier qui doit nous inspirer. La véritable Europe doit opérer une conversion de nature, et non le remplacement d’une puissance nationale ou deux par un bloc plus grand.

Mais nos élites européennes continuent de débattre selon les conditions relativement stables et traditionnelles du début 2003, c’est-à-dire de la convention giscardienne. Cette Europe-là n’est plus, brisée par le couple franco-allemand. Il faut tirer l’alarme, car c’est bien dans l’année 2004, et dans l’Europe de Chirac et Schroeder que nous devrons décider de la constitution, et non dans une Europe de l’Ouest très protégée d’un président français des années 70. Ce qui nous menace, ce n’est pas le retour du nazisme, ni une participation à l’hégémonie américaine. C’est le retour des errements de Napoléon, de Bismarck, le délitement de l’empire austro-hongrois. La trituration des passions identitaires, les sous-cultures nationales, et de troubles volontés de puissance. Ce qu’on nous prépare, c’est l’entrée sans sourciller de la Croatie.

Qu’est-ce que la Croatie en effet, sinon un Etat constitutivement basé sur le meurtre et la purification ethnique, tout autant que la Bosnie, le Kosovo et la Serbie ?

Notre régression éthique est-elle si avancée que nous ne puissions refuser l’entrée de ce loup ethnique dans la bergerie ?

Que dire aux autres Etats candidats ?

Entretuez-vous, assassinez voisins, belle-famille et camarades, et si vous gagnez vous aurez votre passeport gratuit ?

Que dire alors à la Roumanie dont la minorité hongroise a été si sage ? Que dire à la Turquie dans les Balkans, à la Bulgarie en Macédoine ?

Que dire à l’Afrique que l’on prétend éduquer ?

L’entrée de la Croatie telle quelle dans l’Europe, ce serait la consécration de la loi du plus fort et un encouragement mondial à l’assassinat. Ce serait une complicité de crime contre l’humanité. La seule attitude constructive consisterait à exiger des Etats belligérants de l’ex-Yougoslavie une authentique réconciliation, un abandon sincère des identités ethniques et religieuses au profit d’une citoyenneté individualisée et laïque dans cette zone de même langue, et de leur offrir en attendant un statut de partenariat, mais à égalité, pour les aider dans ce douloureux processus. Et ce même si cela doit prendre des décennies. Car la paix est le seul terrain sain du développement économique. Toutes les autres politiques doivent s’y plier, y compris la si urgente ouverture des marchés.

Insatisfaisante sur le plan économique, cette constitution est aussi dangereuse du point de vue diplomatique. Très dangereuse. Choisir le cap d’un navire de fort tonnage n’est pas une mince affaire, les manoeuvres ne se corrigent pas facilement, se décident à long terme. Nous devons décider pour les 30 ans à venir, et non les 30 ans passés.

Et pourquoi cette constitution est-elle à ce point inadaptée aux circonstances présentes ?

Parce qu’elle a été rédigée, à gauche comme à droite, par des gens ayant formé leur conscience politique dans les années 70, et n’ayant pas subi la précarité depuis. La prédominance de cette génération en Europe nous fait baigner dans une ambiance culturelle où toute manifestation d’inquiétude est qualifiée de faute de goût, d’extrémisme politique, ou de cas psychiatrique. L’injurieuse dureté de l’Histoire n’a pas droit de cité dans nos aréopages. Dans ces conditions, ce n’est pas une nouvelle Conférence intergouvernementale qu’il nous faut, c’est une nouvelle Convention, pour un autre projet.

Une double-coque économique ne suffira pas, c’est l’architecture entière de ce navire qu’il faut réviser. Il ne tiendra pas l’eau. On a vu ce que cela donnait en tentant d’imposer pour l’éternité la règle des 3% de déficit public. Il faut interrompre le chantier, convoquer de nouveaux ingénieurs, dessiner de nouveaux plans, redéfinir les priorités. Soyons responsables, prévenons les pauvretés, arrêtons les massacres à venir. Cette constitution est critiquée de toute part, et il serait fallacieux de prétendre qu’il ne s’agit que de quelques détails du vote à la majorité qualifiée. Les institutions onusiennes, par comparaison, apparaissent 30 ans en avance dans leurs mentalités, c’est-à-dire que des problèmes actuels, comme la fréquence des conflits ethniques, l’appauvrissement général, y sont librement discutés.

Transformons les prochaines élections européennes en un appel pour une nouvelle Assemblée constituante. Cela sera nettement plus intéressant que de se contenter d’accorder une sinécure à quelques lascars plus ou moins dépassés.

Posté le 3 mai 2004 par Arnaud Hervé
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