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Des régions… mais pour quoi faire ?

Une tribune de Tudi Kernalegenn

L’espace public est déchiré par un débat sur l’avenir des régions, portant tout particulièrement sur leur redécoupage. Un débat parti sur de mauvaises bases, parce que poussé par un objectif absurde en soi : la réduction par deux du nombre des régions, alors que les régions françaises sont déjà parmi les plus grandes d’Europe. Un débat qui oublie de poser la question essentielle : les régions pour quoi faire ?

Régions technocratiques ou régions démocratiques ?

Il y a deux grandes façons d’imaginer la région en France. La première est la région administrative (ou technocratique), basée sur une conception descendante du pouvoir. Il s’agit essentiellement de mieux faire fonctionner l’État. La région, dans cette perspective, est avant tout un outil de gestion territoriale au service des élites politiques et administratives. Sa cohérence culturelle, son ancrage historique sont sans importance.

La région politique (ou démocratique) quant à elle est basée sur une conception ascendante de la légitimité politique, visant à constituer des espaces démocratiques cohérents au service des citoyens. La cohérence culturelle, socio-économique et historique, tous éléments qui participent de la volonté de vivre et construire ensemble, est ici déterminante. Dans cette perspective, la légitimité et la force des régions est avant tout leur cohérence, leur capacité à être un espace démocratique ; on peut dès lors imaginer des régions de tailles très différentes.

Si les régions actuelles, dessinées dans les années 1950, sont à la base des régions technocratiques, les lois de décentralisation depuis les années 1980, leur ont donné une dimension démocratique, sans pour autant changer leurs frontières. Ces régions ont été appropriées par leurs citoyens de manières très différenciées, proportionnellement à leur cohérence historique et culturelle : si 65 % des Bretons sont très attachés à leur région, selon plusieurs études, ce n’est le cas que de 36 % des habitants de la région Centre ou de 41 % des habitants des Pays de la Loire. De même, les régions cohérentes et ancrées au cœur de leurs citoyens et acteurs ont développé une capacité politique largement supérieure à celle des régions les plus artificielles, transcendant par exemple les rivalités départementales, se projetant collectivement au niveau français et européen.

Cohésion et cohérence

Alors qu’il y a une méfiance de plus en plus grande vis-à-vis de la technocratie et des politiciens, que le pouvoir semble de plus en plus lointain, déconnecté de la réalité, le projet de diviser par deux le nombre des régions, de Paris, de manière arbitraire, sans même consulter les populations, va à l’encontre du bon sens. Le résultat risque d’être désastreux pour la démocratie, d’être vécu comme un véritable retour en arrière, créant des régions encore plus artificielles que celles qui existent, encore plus déconnectées des aspirations et de la vie des citoyens. Or tous les exemples européens témoignent que la force des régions ne provient pas de leur taille mais de leurs compétences et budget, mais aussi de leur cohésion et de leur cohérence. Elle vient des citoyens s’ils se reconnaissent dans les institutions régionales, s’ils consacrent la légitimité de leurs élus.

Aujourd’hui la Bretagne est confrontée, à court ou moyen terme, à deux projets antagonistes, s’appuyant chacun sur une conception radicalement différente de ce que doit être une région. La première consacrerait sa disparition dans un Grand Ouest, de Brest jusqu’au Mans. Il s’agirait assurément d’une régression démocratique, en créant un niveau territorial abstrait, déconnecté de la réalité, et donc de la citoyenneté, géré par une institution faible et peu légitime. Une telle institution accentuerait le discrédit des politiciens, la crise du politique, ce qui serait désastreux, a fortiori dans le contexte politique actuel. Cela créerait une région fermée sur elle-même, en crise dès sa création, en tensions constantes par manque de cohérence, par rejet citoyen. Bref, un monstre institutionnel ne pouvant représenter pour la Bretagne qu’une régression démocratique et socio-économique, un anéantissement culturel programmé, la négation de toute une histoire.

La seconde hypothèse au contraire, prône une Bretagne réunifiée – avec la Loire-Atlantique –, dont les institutions départementales et l’institution régionale fusionneraient pour former une Assemblée de Bretagne. Projet éminemment tourné vers l’avenir, ce plan vise à constituer une Bretagne forte et légitime, où les citoyens seraient au cœur du projet politique. Cohérente et renforcée, cette Bretagne disposerait des outils pour répondre aux problèmes régionaux, et aurait légitimité en externe parce que portée par une société civile consciente et exigeante. Comme le rappelle avec force Pierrick Massiot : « Serions-nous assez fous, quand certains dépensent des sommes faramineuses en campagnes de communication pour se forger de toute pièce une identité artificielle, pour renoncer à celle, bien vivante, qui nous vient de l’histoire et qu’ensemble, nous forgeons au quotidien ? »


Une Assemblée de Bretagne pour une Bretagne renforcée

Sans l’ombre d’un doute, une Bretagne à cinq (ou même à quatre) départements serait une région autrement plus puissante qu’un Grand Ouest à neuf départements. Puissante de son nom connu et reconnu, de sa démocratie, de sa cohérence, de sa légitimité, de ses réseaux, de sa culture, de son histoire, de sa volonté de travailler ensemble, de vivre ensemble, d’avancer ensemble, d’imaginer ensemble. Une puissance saine, positive, pour le développement et l’épanouissement de ses habitants, leur ouverture confiante et optimiste au monde, et non une puissance de compétition, libérale, contre les autres régions de France ou d’Europe. Régression technocratique ou évolution démocratique, l’alternative n’est pas légère.

Mais plus que d’un redécoupage territorial, ce dont les régions ont besoin c’est d’une clarification et d’un renforcement des compétences (y compris, voire surtout, vis-à-vis de l’État), d’une affirmation de leur droit à décider et agir par une reconnaissance d’un pouvoir réglementaire et normatif, et enfin d’un développement du budget et de l’autonomie budgétaire vers un niveau comparable à celui des régions européennes de taille similaire. C’est tout l’enjeu de l’Assemblée de Bretagne, qui met le renforcement démocratique au cœur de son ambition. L’Assemblée de Bretagne c’est la garantie d’une Bretagne respectée, pour une Bretagne forte de son humanité et de sa confiance retrouvée, qui pourra enfin prendre son avenir en main.

Tudi Kernalegenn

Journaliste à ArMen
Docteur en science politique
Chercheur associé au Centre de recherches sur l’action politique en Europe (CRAPE, IEP de Rennes)

Posté le 10 juillet 2014
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