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Les risques de cancers liés à la marée noire de l’Erika ont été sous-estimés

un texte de Jean Pézerat, toxicologue, Directeur de recherche honoraire au CNRS

En février 2000 nous avons publié, avec l’ALERT (Association pour l’étude des risques du travail), trois communiqués mettant en garde contre les risques d’atteintes cancérogènes liées à la manipulation et à de fortes expositions, sans précaution, au fioul lourd de l’Erika (1).

Nous rappelions alors qu’un tel fioul contenait au moins trois familles de composés cancérogènes :
- Les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques)
- Les HAP alkylés
- Les hétérocycles soufrés, parfois appelés les thiofènes.
- La mise en cause de ces trois familles de composés a été confirmée par la suite, par exemple par le rapport de l’INERIS de mars 2000.

Compte-tenu des données jugées insuffisantes sur la nature et l’activité toxique des molécules des deux dernières familles, les analyses des produits et l’appréciation des risques liés au fioul de l’Erika n’ont été faites qu’à partir des seules molécules de la première famille, les HAP, et plus particulièrement à partir des sept molécules connues pour leur propriété cancérogène.

Une telle approche du risque cancérogène lié au fioul de l’Erika n’est plus aujourd’hui acceptable car dans un tel fioul -comme dans tous les bitumes d’origine pétrolière- le risque cancérogène est prioritairement lié à des molécules de la troisième famille, celle des thiofènes.
Dès 1993 (2) l’activité génotoxique

- c’est-à-dire la capacité d’un produit à modifier le génome des cellules de façon à initier le processus tumoral - de certains thiofènes étaient démontrée. En1998, une autre étude (3) montrait que si le caractère génotoxique des fumées issues des goudrons de houille était bien dû à leur contenu en HAP, il n’en était plus de même pour les fumées issues des bitumes pétroliers. Dans ce cas la teneur en HAP des fumées est faible, et le caractère génotoxique, indéniable de ces bitumes, devait être mis au compte de molécules des deux autres familles, ou encore d’autres composés polycycliques.

En 2002 une étude (4) suggérait fortement le rôle des thiofènes dans la génotoxicité des fumées de bitume. Elle mettait également l’accent, après plusieurs autres publications, sur les concentrations respectives en hétérocycles soufrés et en HAP dans les fumées de goudron et de bitume. Par exemple il était rapporté des concentrations de benzonaphtothiofène 5 fois plus élevées que celles de benzo(a)pyrène dans les fumées de bitumes alors que dans celles de goudron elles étaient de deux à quatre fois plus faible.

En 2004 puis en 2006, trois études (5,6,7) provenant de la même équipe française, dont les responsables sont Mme A. Pfohl-Leszkowicz et M. M. Castegnaro, apportaient les preuves que le caractère génotoxique des bitumes et de la cargaison de l’Erika, était dû à leur teneur en hétérocycles soufrés (thiofènes). Plus récemment (8) la même équipe a montré à partir de deux lignés de cellules humaines, que les extraits du fioul de l’Erika avaient bien une action génotoxique sur des cellules humaines, donc que ce matériau représentait indéniablement un risque cancérogène pour l’homme, non lié principalement à son contenu en HAP mais à son contenu en certaines molécules de la famille des hétérocycles soufrés, non encore pleinement identifiées.

Par ailleurs, dans les cellules humaines, le fioul de l’Erika induit la formation d’enzymes dont certaines sont impliquées dans les processus du cancer. Enfin ce fioul induit également dans les cellules bronchiques la formation d’un composé qui est à la fois un médiateur jouant un rôle dans l’inflammation, et un promoteur dans la transcription d’oncogènes (parties du génome impliquées dans le processus de cancérogénèse).
La recherche, dans le sang d’un groupe de personnes ayant été exposées, d’adduits entre l’ADN et des molécules (ou leurs métabolites) issues de la marée noire, aurait permis d’évaluer qualitativement l’ampleur des risques en fonction des conditions d’exposition. Mais de telles recherches, sans doute trop innovantes, n’ont même pas été évoquées.

Les analyses de risques de cancer, liés au fioul de l’Erika, publiées de 2000 à 2003, toutes fondées sur le contenu du fioul en HAP doivent donc être considérées comme caduques.

Si l’on se réfère par exemple au document du 26 mars 2003, édité par l’InVS, l’AFSSE et l’Ineris, à propos du naufrage du Prestige, on y découvre en prologue, les enseignements de la marée noire de l’Erika. On peut y lire :
« Les risques de cancers cutanés et généraux se situaient au niveau de la valeur d’acceptabilité classiquement retenue de 10-5 » soit une personne sur 100.000 exposées, atteinte d’un cancer lié au fioul lourd de l’Erika.

Aujourd’hui une telle appréciation, fondée sur les seules analyses en HAP du fioul, est totalement à remettre en cause par ce qu’il y a eu erreur sur les principaux coupables. D’autant que les teneurs en soufre du dit fioul étaient relativement élevées, soit de l’ordre de 2,5 %, et qu’à l’inverse les teneurs en HAP cancérogènes étaient peu importantes.
Il n’est pas pour autant possible d’évaluer quantitativement le risque encouru par les personnes ayant été les plus exposées, par exemple lors du nettoyage des oiseaux ou du traitement des rochers au Karcher, mais compte tenu des résultats obtenus sur les moules (6), sur les poissons (7) et sur les cellules humaines (8), ce risque n’est pas nul. Il est de même nature, quoique nettement plus faible

- en raison de la durée et du mode d’exposition

- que le risque des couvreurs où il a été montré (9) des excès de risque de cancer du poumon, de l’estomac et de la peau et des risques de leucémie.

Rappelons à ce sujet que le tableau 36 bis des maladies professionnelles reconnaît le risque de cancer pour des expositions à des matériaux de composition voisine de celle du fioul de l’Erika. S’il ne prend en compte que le risque de cancer de la peau, ce n’est pas pour des motifs scientifiques, mais en raison de l’action négative des employeurs qui bloquent tout accès des chercheurs aux données médicales concernant en particulier les travailleurs chargés de l’épandage du bitume lors des travaux routiers.

Il est d’ailleurs à noter que le décret CMR (Cancérogènes - Mutagènes - Reprotoxiques) prend maintenant en compte les risques d’expositions cutanées pour l’induction des cancers autre qu’au site d’exposition (décret 2001-97 du 1er février 2001). « Lors de l’appréciation du risque, toutes les expositions susceptibles de mettre en danger la santé ou la sécurité des salariés doivent être prises en compte, y compris l’absorption percutanée ou transcutanée. »

S’il doit apparaître des cancers liés aux expositions à la cargaison de l’Erika, ils ne surviendront qu’au-delà de l’an 2010 ou 2020. Indépendamment des conclusions pénales qu’appelle une telle tragédie, il reste à souhaiter que les victimes de cancers liés aux expositions en cause soient le plus faible possible. S’il devait apparaître des cancers vraisemblablement liés aux expositions au fioul de l’Erika, les victimes auront à demander réparation des préjudices subis devant une CIVI (Commission d’indemnisation des victimes d’infraction pénale), comme le font actuellement, par exemple, les parents des enfants victimes de saturnisme car leur lieu d’habitation était proche d’un usine polluant gravement le voisinage par ses rejets en plomb dans l’atmosphère.

Henri Pezerat

Toxicologue
Directeur de recherche honoraire au CNRS

courroiel : henri.pezerat@tele2.fr

1.ALERT Communiqué de presse du 10 février 2000 : « Erika. Sous-traiter la marée noire... et les cancers ». ALERT. Communiqué du 20 février 2000. « Erika : Oui, la marée noire est cancérogène ». ALERT Communiqué du 29 février 2000 : « Erika ou les négligences des pouvoirs publics »

2.Devanaboyina U et al. « DNA adduct‑forming potential of thiaarenes ». Proc Am. Assoc.Cancer Res.(1993) ; 34 ; 159

3.Genevois C et al. « Implications of cytochrome P-450 IA isoforms and the AH receptor in the genotoxicity of coal-tar fume condensate and bitumen fume condensates ». Env. Toxicol. Pharmacol. (1998), 5, 283-29.
4.Binet S et al. “Bitumen fume : review of work on the potential risk to workers and the present knowledge on its origin”. The science of the total environ ;(2002) 300,37-49
5.Amat A. et al. Genetoxic activity of thiophenes on human cell lines (HEPG2). Polycyclic Aromat. Hydrocarbon (2004), 24, 733.
6.Bocquené G. et al. « Biological effects of the Erika oil spill on the common mussel ». Aquat. Living Resour. (2004), 17, 309-316.

7.Amat A. et al. « DNA adducts in fish following an oil spill exposure ». Environ Chem. Letter (2006), 4, 93-99.

8. Amat-Bronnert et al. « Genotoxic activity and induction of biotransformation enzymes in two human cell lines after treatment by Erika fuel extract ». (2006). On line at “www.sciencedirect.com”. Environ. Toxicol. Pharmacol (2007), 23, 89-95.

9.Partenen, Boffeta « Cancer risk in asphalt workers and roofers : review and meta-analysis of epidemiologic studies ». Am. J. Ind. Med. (1994) 26 (6), 721-740.

Source/auteur : Collectif Maladies et Risques Professionnels (CMRP)

Posté le 13 janvier 2007
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  • Mars 2008
    14:00

    Fumées toxiques de centrale d’enrobé routier (bitume)

    Nous organisons un réseau français d’associations de riverains touchées par les fumées de bitume issues des ICPE d’enrobé routier. CLAPHAP - Coordination des Lanceurs d’Alertes à la Pollution par les Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques. Voici quelques exemples de groupes qui informent déjà sur le danger des centrales de bitume : http://www.pollutioncostebelle.com http://www.pollutionsaint-etiennelesrt.com http://www.environnementlerouville.fr Informez-nous de cas similaires que vous auriez observé dans le but de nous regrouper au sein du réseau. maxime.ydel[a]gmail.com