Les incidents des machines à voter : combien d’électeurs ne pourront pas voter dimanche ?
Un article de Gabriel Michel Université Paul Verlaine - Metz Laboratoire ETIC (Equipe Transdisciplinaire sur l’Interaction et la Cognition)
1) Evaluation ergonomique avant les élections
Mettre un bureau de vote au 5eme étage d’un immeuble sans ascenseur et signalétique impliquerait que certains électeurs rebrousseraient chemin ou ne pourraient monter les escalier, d’autres encore se perdraient ou se rendraient dans le mauvais bureau sans s’en être rendu compte. Ces difficultés empêcheraient à l’évidence une partie considérable des électeurs de voter. Et ce mauvais choix d’implantation du bureau de vote aura fait perdre beaucoup de temps et impliquera de nombreuses protestations.
Cette analogie de l’immeuble peut s’appliquer aux machines à voter utilisées actuellement en France : certains n’iront pas voter ou font demi tour à la vue de ces machines, d’autres n’y arrivent pas et abandonnent, d’autres encore votent pour quelqu’un d’autre. En dehors des problèmes graves de non fiabilité des machines1, que comprend aisément tout choué sur les 7 votants. Pour les 4 échecs au vote, une personne n’a pas réussi à voter, et 3 ont voté pour quelqu’un d’autre…
Les durées de ces 7 votes ont été beaucoup plus importantes que celles des votes d’un groupe de contrôle (en moyenne plus de 3 fois plus long). Seul « le senior expert » a eu un temps de vote proches de ceux du groupe de contrôle. A remarquer aussi certains incidents tels que 3 des personnes âgées sur 7 ont retiré leur carte avant d’avoir validé leur vote, et l’une a oublié la carte en partant. Et un certain nombre de remarques négatives de cette population à l’égard de la mise en place de ces machines et de la difficulté de voter.
Pour les personnes déficientes visuelles
La les résultats sont encore plus catastrophiques car on a pu constater 3 échecs pour les 4 électeurs déficients visuels. Pourtant il ne s’agissait que du référendum, tâche beaucoup plus facile que le vote pour une liste de candidats, surtout avec une interface vocale. En sachant que la seule personne ayant réussi à voter a eu tellement de mal qu’il n’est pas sûr qu’elle puisse réitérer cette expérience avec succès : pourtant elle se disait « experte » en informatique. Les 3 autres déficients visuels ayant échoué avaient tous un niveau de connaissances de base en informatique…
Les temps de vote ont été de 6 à 15 fois plus important que pour les électeurs du groupe dit « normal » (en moyenne 7,5 fois plus long). Et surtout on a pu constater des réactions fortes, parfois violentes contre un système aussi peu accessible.
4) Analyse des résultats de ces tests
Il s’agit de l’analyse de la machine Indra testée directement. Remarquons que les erreurs ergonomiques constatées sur les interfaces de la machine Nedap sont susceptibles de produire les mêmes effets.
machines à voter avec une ergonomie catastrophique : les résultats de ces tests sont la preuve de la mauvaise ergonomie et de la non accessibilité de la machine Indra pour ces 2 populations. Même si la taille des 2 populations est réduite, les résultats sont révélateurs et confirment les prévisions de l’évaluation des experts.
Les règles d’accessibilité électronique sont analogues à celles de l’accessibilité physique : par exemple éviter des trottoirs de 30 cms de haut car un trottoir de 30 cms est un obstacle infranchissable la grande majorité des personnes en chaise roulante. Est-il besoin de faire passer des tests à 100 personnes pour le confirmer ? Il en est de même des erreurs d’accessibilité des machines à voter (connues depuis quelques années dans la communauté des ergonomes) identifiées lors de leur analyse préalable.
Ces tests utilisateurs n’étaient la que pour démontrer et illustrer nos prévisions. Et pourtant nous étions dans des conditions bien meilleures que lors du vote réel : temps illimité, stress limité, meilleure connaissance technologique que la moyenne. La peur de ces machines peut expliquer qu’un certain nombre d’électeurs sensibles ne soient pas venus voter, ou aient rebroussé chemin en les découvrant. Les temps d’attente également ont certainement découragé des électeurs.
le temps de vote : 3 fois plus de temps pour les seniors, 7,5 fois plus de temps pour les déficients visuels. Ces 2 populations représentent près de 25% des électeurs (sans compter les autres analphabètes technologiques). Donc si 25% d’une population met au moins 3 fois plus de temps que les 75%, la durée de vote de ces 25% sera équivalente à celle des 75%. Donc cela revient à avoir 150 électeurs au lieu de 100. Pour faire une vraie comparaison il aurait fallu chronométrer les temps moyens de vote des différents groupes d’électeurs, en comparant la durée du vote manuel avec le vote sur machine : cela n’a malheureusement pas été possible. Mais il est évident que la machine à voter a freiné considérablement le vote des seniors et des déficients visuels et que leur vote a été beaucoup plus long que si l’avaient fait manuellement.
les erreurs de vote : imaginons un senior ou un déficient visuel en situation d’impasse dans son vote : il est déjà arrivé stressé, il n’y arrive pas et il a déjà perdu beaucoup plus de temps que les autres sans parvenir à ses fins. Il sent la pression des autres électeurs dans la file d’attente, et stresse de plus en plus : soit il essaye d’en finir rapidement, quitte à se tromper, ou en désespoir de cause, abandonne. Il est évident qu’un certain nombre de seniors de plus de 65 ans ne sont pas venus voter dimanche dernier, et que parmi ceux qui ont voté, une majorité a voté pour quelqu’un d’autre ou n’a pas réussi à voter (l’interruption du vote n’a pas forcément impliqué la non signature sur le registre de vote). Il y aurait peut être là une explication sur les écarts des votes ?
les réactions de mécontentement des électeurs : ce qu’on appelle la satisfaction de l’utilisateur. Lors des tests utilisateurs de nombreux électeurs étaient en colère ou très insatisfaits en particulier les déficients visuels. Ces derniers étant scandalisés par cette interface, certainement habitués qu’ils étaient par des outils plus accessibles (car leurs connaissances technologiques allaient de assez bonnes à élevées). Et encore ces seniors font partie de ces générations où l’on ne se plaint pas.
5) Et qu’arrivera t’il au second tour ?
Il est sûr qu’il y eu un phénomène d’apprentissage lors de ce premier tour, et que le vote sera plus facile lors du deuxième tour. Mais les déficients visuels n’arriveront pas à mieux voter (ils avaient voté pour le référendum dans nos tests) ni plus vite, s’ils reviennent voter…. Même chose pour les seniors, en 2 semaines on oublie vite deux minutes de confrontation souvent stressante. Et même si en moyenne ils se sentiront plus à l’aise, là encore certains risquent de ne pas revenir, et on pourra à nouveau s’attendre à des erreurs, des interruptions dans le vote et à des temps de vote plus longs.
Le vote du deuxième tour sur les machines à voter ne sera pas crédible non plus, ni légitime. Et une preuve de la discrimination de ces populations.
Combien de votes seront perdus ? 50 000, 100 000, 200 000 ? Difficile à dire. Mais quel qu’en soit le nombre, la démocratie est la grande perdante.
Gabriel Michel
Université Paul Verlaine - Metz Laboratoire ETIC (Equipe Transdisciplinaire sur l’Interaction et la Cognition)
Site: Sur 01


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